BRUXELLES — Les dirigeants européens se démènent pour trouver un accord sur
l’avenir du Groenland, qui permettrait à Donald Trump de crier victoire sur la
question sans détruire l’Alliance assurant la sécurité européenne.
Qu’il s’agisse de propositions visant à utiliser l’Otan pour renforcer la
sécurité dans l’Arctique ou de concessions aux Etats-Unis sur l’extraction de
minerais, les dirigeants de l’UE penchent fortement pour la conciliation plutôt
que pour la confrontation avec le président américain, relatent trois diplomates
et un responsable public de l’UE à POLITICO. Cette course pour bâtir un plan
intervient alors que Donald Trump a réitéré que son pays a un besoin “vital” du
Groenland — et n’exclut pas de l’obtenir par la force.
“A la fin, nous sommes toujours arrivés à une conclusion commune” avec
Washington, a déclaré le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann
Wadephul, à l’issue de sa rencontre avec le secrétaire d’Etat américain Marco
Rubio, ajoutant que leurs discussions sur le territoire arctique étaient
“encourageantes”. Le chancelier allemand Friedrich Merz a confié espérer qu’une
“solution mutuellement acceptable” serait trouvée au sein de l’Otan.
Les ministres des Affaires étrangères du Groenland et du Danemark rencontrent le
vice-président américain JD Vance aux côtés de Marco Rubio à la Maison-Blanche
ce mercredi. Ils espèrent “une conversation honnête avec l’administration”,
selon un autre diplomate de l’UE au fait des préparatifs de la réunion.
L’ART DE LA NÉGOCIATION
Interrogé sur comment pourrait potentiellement se terminer ce dossier sur le
Groenland, le premier diplomate européen répond que ce pourrait être un accord
qui donnerait à Donald Trump une victoire qu’il pourrait mettre en avant sur le
plan intérieur, par exemple en forçant les pays européens à investir davantage
dans la sécurité de l’Arctique et en promettant que les Etats-Unis pourraient
tirer profit des richesses minérales du Groenland.
Le locataire de la Maison-Blanche cherche avant tout à obtenir une victoire sur
la question du Groenland, souligne le diplomate. “Si l’on peut repackager la
sécurité de l’Arctique de manière intelligente, y ajouter des minéraux critiques
et mettre un gros nœud dessus, il y a une chance” d’obtenir la signature de
Donald Trump. “L’expérience passée” — par exemple, lorsque les alliés européens
se sont engagés à dépenser 5% de leur PIB pour la défense — a montré que “c’est
toujours ainsi que les choses se sont passées”.
En matière de défense, le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, a jeté les
bases d’un accord en indiquant lundi que les pays de l’Alliance discutaient des
moyens de renforcer la sécurité dans l’Arctique. Si la forme des “prochaines
étapes” évoquées par le Néerlandais reste à définir, l’augmentation des
investissements des membres européens de l’Otan est une possibilité qui pourrait
correspondre au souhait de Donald Trump de voir l’Europe assumer une plus grande
responsabilité en matière de sécurité.
Concernant l’extraction de minerais, les détails sont plus flous. Mais un accord
garantissant aux Etats-Unis une part des bénéfices tirés de l’extraction de
matières premières critiques est une possibilité, relate le responsable de l’UE.
Pour l’instant, les capacités d’extraction de matières premières critiques au
Groenland sont limitées. Le Danemark a passé des années à chercher des
investissements pour des projets à long terme, sans grand succès, les pays
préférant obtenir des minéraux à un prix beaucoup plus bas sur les marchés
mondiaux.
L’UE prévoit de plus que doubler ses investissements au Groenland dans son
prochain budget à long terme — qui comprend des fonds destinés à des projets
portant sur les matières premières critiques. Cela pourrait être un argument
pour que Donald Trump accepte un accord de co-investissement.
Si l’objectif réel du président américain, ce sont les minéraux de l’île, les
Danois ont déjà offert aux Etats-Unis la possibilité d’investir au Groenland
pendant des années — une offre refusée par les responsables américains, d’après
plusieurs diplomates. Si la pression de Donald Trump sur le Groenland a à voir
avec la Chine et la Russie, il pourrait facilement demander à Copenhague
d’augmenter la présence des troupes américaines sur l’île, affirment-ils
également.
Un troisième diplomate de l’UE s’est demandé si le véritable objectif de Donald
Trump n’était pas d’entrer dans les livres d’histoire. Son slogan Make America
Great Again “est devenu un concept géographique ; il veut entrer dans l’histoire
comme l’homme qui a rendu l’Amérique ‘plus grande’, en termes géographiques”,
analyse-t-il.
PRÉSERVER L’OTAN
Surtout, les gouvernements tentent d’éviter un différend militaire, affirment
les trois diplomates et le responsable européen. Une intervention directe des
Etats-Unis au Groenland, territoire appartenant à un membre de l’UE et de
l’Otan, sonnerait le glas de l’ordre sécuritaire de l’après-guerre, ont prévenu
plusieurs dirigeants.
“Ce serait une situation sans précédent dans l’histoire de l’Otan et de toute
alliance de défense”, a déclaré mardi le ministre allemand de la Défense, Boris
Pistorius, ajoutant que Berlin discute avec Copenhague des options à la
disposition de l’Europe si les Etats-Unis lançaient une opération pour prendre
le contrôle de l’île.
Le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, et la Première ministre
danoise, Mette Fredriksen, ont tous deux alerté qu’une intervention militaire
sonnerait le glas de l’Otan. “Tout s’arrêterait”, a déclaré Mette Fredriksen.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a jeté les bases d’un accord en
déclarant lundi que les pays de l’Alliance discutaient des moyens de renforcer
la sécurité dans l’Arctique. | Paul Morigi/Getty Images
“Aucune disposition [du traité fondateur de l’Alliance de 1949] n’envisage une
attaque d’un allié de l’Otan par un autre allié”, rappelle un diplomate de
l’Otan, à s’exprime sous couvert de l’anonymat pour parler librement. Cela
signifierait “la fin de l’Alliance”, a-t-il ajouté.
Donald Trump a déclaré que “cela pourrait être un choix” entre poursuivre son
ambition de prendre le contrôle du Groenland et maintenir l’Alliance intacte.
La préservation de l’Otan reste la priorité de l’Union, assure le premier
diplomate européen. Si, en privé comme en public, des responsables publics ont
rejeté avec force l’idée que l’Europe puisse “céder” le Groenland aux
Etats-Unis, ces commentaires soulignent à quel point les gouvernements sont
prêts à tout pour éviter un conflit direct avec Washington.
“C’est grave et l’Europe a peur”, observe un quatrième diplomate européen
impliqué dans les discussions à Bruxelles sur la réponse de l’Union. Un
cinquième diplomate qualifie ce moment de “sismique”, parce qu’il indique que
les Etats-Unis sont prêts à rompre un siècle de relations indéfectibles.
ENCORE SOUS LE CHOC
Si les dirigeants européens sont largement d’accord sur le fait qu’un conflit
militaire est inadmissible, la manière de parvenir à un règlement négocié
s’avère plus épineuse.
Jusqu’à la frappe militaire américaine sur le Venezuela le 3 janvier, et les
nouvelles déclarations de Trump selon lesquelles les Etats-Unis ont besoin
d’“avoir” le Groenland, les Européens ne travaillaient manifestement pas sur un
plan visant à protéger le Groenland du président américain — parce que le faire
risquerait de rendre la menace réelle.
“C’est quelque chose que nous avons anticipé comme un risque potentiel, mais
contre lequel nous ne pouvons pas faire grand-chose”, explique Thomas Crosbie,
expert militaire américain au Royal Danish Defense College, qui assure la
formation des forces de défense danoises.
“L’idée est que plus nous nous concentrons sur cette question et plus nous nous
préparons à y résister, plus nous la rendons probable. Il y a donc des craintes
[qu’en se préparant à une invasion américaine], on ne suscite accidentellement
plus d’intérêt pour cette question et qu’on ne provoque une sorte d’escalade”,
poursuit Thomas Crosbie.
Mais le problème, c’est qu’après avoir passé six ans à éviter soigneusement
d’élaborer un plan pour répondre aux menaces de Donald Trump, l’Europe s’est
retrouvée à en chercher un dans l’urgence.
Les Européens doivent maintenant déterminer ce qu’ils ont dans leur “boîte à
outils” pour répondre à Washington, expose un ancien député danois au fait des
discussions. “Les règles habituelles ne fonctionnent plus.”
Les responsables publics considèrent qu’il s’agit du plus grand défi pour
l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale et ne savent pas vraiment quoi faire.
“Nous savons comment nous réagirions si la Russie commençait à agir de cette
façon”, soulève le quatrième diplomate. Mais avec les Etats-Unis, “ce n’est tout
simplement pas quelque chose à quoi nous sommes habitués”.
Victor Jack, Nette Nöstlinger, Chris Lunday, Zoya Sheftalovich et Seb Starcevic
ont contribué à cet article, qui a d’abord été publié par POLITICO en anglais,
puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
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La chute du couple Instagram le plus influent de la scène politique italienne, à
la suite d’un scandale de fraude sur des ventes de pandoro (un gâteau de Noël),
émeut la Botte. Une histoire dans laquelle la présidente du Conseil des
ministres Giorgia Meloni et son vice-président Matteo Salvini font partie des
figurants.
Chiara Ferragni, auparavant visage de la mode italienne sur les réseaux sociaux
et coqueluche de la gauche, risque une peine de prison cette semaine dans
l’affaire dite du “Pandoro gate”. Elle est accusée d’avoir trompé les
consommateurs en 2023 en encourageant la vente, à des prix bien plus élevés que
sur le marché, de ces brioches en forme d’étoile saupoudrées de sucre, et dont
les bénéfices étaient censés soutenir les enfants malades.
Son procès a débuté fin novembre à Milan et le verdict est attendu pour le 14
janvier. Les procureurs ont requis une peine de vingt mois de prison. Chiara
Ferragni nie catégoriquement tout acte répréhensible. “Tout ce que nous avons
fait, nous l’avons fait de bonne foi, aucun d’entre nous n’en a profité”,
a-t-elle affirmé au tribunal le 25 novembre.
Son ex-mari, le rappeur devenu activiste Federico Lucia, connu sous le nom de
Fedez, n’a pas été inculpé dans cette affaire. Mais la pression médiatique a eu
raison de leur mariage et Federico Luciail a opéré un virage à droite sur le
plan politique qui n’est pas passé inaperçu.
Avant même le début du procès, l’affaire était politique. Le couple glamour
était célèbre pour son engagement dans des causes progressistes, s’opposant au
courant catholique plus traditionaliste. Ils se sont attaqués aux
discriminations, ont fait campagne pour les droits des personnes LGBTQ+ et ont
collecté des fonds pour les unités de soins intensifs lors de la pandémie de
Covid.
Dès que le scandale a éclaté, Giorgia Meloni s’est empressée de qualifier Chiara
Ferragni de mauvais exemple.
“Les vrais modèles […] ne sont pas les influenceurs qui gagnent beaucoup
d’argent en vantant les mérites de panettoni coûteux prétendument destinés à des
œuvres de charité”, a-t-elle déclaré lors du rassemblement de l’extrême droite
italienne, Atreju, en 2023.
Chiara Ferragni et son mari Federico Leonardo Lucia, lors de la 76e Mostra de
Venise, le 4 septembre 2019 au Lido de Venise. | Alberto Pizzoli/AFP via Getty
Images
Quelques mois plus tard, en 2024, Meloni a présenté un projet de loi — désormais
appelé loi Ferragni — visant directement les influenceurs soupçonnés de tromper
leurs fans avec des promotions marketing clinquantes. La proposition de loi
n’est pas la base juridique sur laquelle s’appuient les poursuites engagées
contre Chiara Ferragni — qui relèvent des lois existantes sur la protection des
consommateurs et la fraude —, mais elle a été largement interprétée comme une
réponse politique au scandale qui porte son nom.
En revanche, Matteo Salvini, le leader du parti de la Ligue, a pris la défense
de Chiara Ferragni, se disant “choqué” par la “méchanceté et la rancœur”
dirigées contre l’influenceuse et sa famille.
Il faut dire qu’un lien semble s’être tissé entre Fedez et Salvini à la suite du
Pandoro gate.
Autrefois provocateur progressiste et critique virulent de l’extrême droite
italienne, Fedez est apparu plus récemment aux côtés de personnalités de droite,
a invité Roberto Vannacci — qui fait partie de l’aile dure de la Ligue — à
participer à son podcast, et a assisté au congrès des jeunes du parti
conservateur Forza Italia. Dans ses mémoires, il a même fait l’éloge de Matteo
Salvini, qui a été l’une des rares personnalités publiques à prendre de ses
nouvelles régulièrement pendant la période difficile qui a suivi son divorce.
“Il est le seul à m’avoir témoigné une véritable empathie. Et ce, malgré le fait
que nous avions des idées très différentes et que nous avons dit toutes sortes
de choses l’un sur l’autre dans le passé”, a-t-il écrit.
POLITICO a contacté la société de l’influence, Chiara Ferragni Brand, ses
avocats, ainsi que l’agence de relations publiques de Fedez, mais nos demandes
de commentaires sont restées sans réponse.
UN EMPIRE DE L’INFLUENCE
Avant l’affaire, Chiara Ferragni, 38 ans, et Fedez, 36 ans, ont passé une
décennie à bâtir quelque chose d’unique dans la vie publique italienne : un
empire qui mélangeait la mode, l’entrepreneuriat, l’activisme et le
divertissement en une seule machine d’influence très lucrative.
Chiara Ferragni, ancienne étudiante en droit, a lancé le blog The Blonde Salad
avec son partenaire de l’époque en 2009. En 2016, il s’est transformé en
magazine lifestyle et en plateforme d’e-commerce, vendant des talons aiguilles,
des bagages et des sweatshirts conçus par elle, avec son célèbre logo de l’œil
aux longs cils brodé sur la poitrine.
Les maisons de luxe l’ont remarquée. Elle est passée de la blogosphère aux
premiers rangs des fashion weeks, a conclu des partenariats lucratifs et est
devenue l’objet d’une étude publiée par la Harvard Business School.
Le parcours de Fedez est différent. C’était maître dans l’art “d’intercepter les
changements culturels en Italie”, retrace Francesco Oggiano, journaliste et
expert en communication numérique et politique.
Déjà connue en tant que rappeur au début des années 2010, Fedez s’est réinventé
en trublion politique. Il a défié Giorgia Meloni en public, a écrit la chanson
officielle des populistes du Mouvement 5 étoiles en 2014 et profité de ses
apparitions télévisées au concours de chansons de Sanremo pour critiquer les
responsables politiques de droite. Il donnait de la voix, se montrait combatif
et n’hésitait pas à mêler sa célébrité à l’activisme.
Le pandoro est un gâteau de Noël italien moelleux et beurré, en forme d’étoile à
huit branches et saupoudré généreusement de sucre. | Fabio Sepe/Universal Images
Group via Getty Images
Lorsque Chiara Ferragni et Fedez se sont rencontrés en 2016, leur relation est
rapidement devenue une marque partagée. Leur mariage en 2018 a été un événement
médiatique saturé de sponsors. Leur vie de famille s’est déroulée comme une
émission de téléréalité méticuleusement élaborée et très clinquante, suivie par
des millions de personnes.
Et cela a fonctionné. “L’Italie a toujours été orpheline de couples royaux”,
interprète Francesco Oggiano. Le pays “s’est bercé de l’illusion que [Chiara
Ferragni et Fedez] étaient le couple parfait” et a contribué à construire leur
mythe en suivant leurs moindres faits et gestes.
Ils ont pesé de tout leur poids sur la proposition de loi Zan, un texte visant à
protéger les personnes contre la violence et les discriminations fondées sur le
sexe, l’orientation sexuelle, l’identité de genre et le handicap, qui n’a jamais
vu le jour. Ils ont également utilisé leur plateforme pour amplifier l’affaire
Malika, en soutien à une jeune femme chassée de chez elle par sa famille parce
qu’elle aimait une autre femme. Et ont collecté des millions pour les unités de
soins intensifs pendant la pandémie de Covid.
Le duo est devenu une sorte de projet de soft power, offrant une voix à l’Italie
des millennials opposée aux cadres nationalistes et catholiques traditionnels.
Ils n’étaient pas des politiciens, mais leur influence rivalisait avec celle des
responsables politiques aux prises avec un paysage médiatique en pleine
mutation.
LES DESSOUS DU “GATE”
Du fait des opinions et de l’activisme politique du couple, le Pandoro gate a
provoqué une chute spectaculaire.
Fin 2023, Chiara Ferragni s’est associé au confiseur Balocco pour commercialiser
un pandoro en édition limitée dans une boîte rose afin de soutenir l’hôpital
pour enfants Regina Margherita de Turin. Le message était simple : achetez un
pandoro pour soutenir la recherche contre le cancer.
Mais l’aide n’était pas liée aux ventes. Comme l’a révélé la journaliste
Selvaggia Lucarelli, Balocco avait déjà fait don d’un montant fixe de 50 000
euros plusieurs mois auparavant, tandis que Chiara Ferragni recevait une
commission commerciale pour la campagne. Au départ, même l’hôpital n’a pas
compris le fonctionnement de l’offre.
L’autorité italienne de la concurrence (AGCM) a par la suite confirmé ces
informations, concluant que l’emballage, les communiqués de presse et les
messages sur les réseaux sociaux donnaient l’impression trompeuse que les
consommateurs soutenaient directement l’initiative caritative. En réalité,
aucune part des ventes n’a été reversée, alors que les sociétés de Chiara
Ferragni ont gagné plus de 1 million d’euros grâce à la campagne.
Les gendarmes de la concurrence ont infligé à Chiara Ferragni et Balocco une
amende de plus de 1,4 million d’euros pour pratiques commerciales trompeuses, et
ont pointé que des sociétés liées à l’influenceuse avaient profité du schéma.
Les associations de consommateurs ont demandé aux procureurs d’enquêter sur les
fraudes potentielles et d’envisager de geler les comptes des entreprises de
Chiara Ferragni.
En 2025, l’affaire s’est déplacé sur le terrain pénal. Les procureurs de Milan
ont intégré les conclusions de l’AGCM dans leur dossier, accusant Chiara
Ferragni de fraude aggravée pour avoir prétendument suscité de fausses attentes
chez les acheteurs.
Pour ses ennemis politiques, le Pandoro gate est un cas où un acte de
philanthropie a été traité comme un accessoire de marketing. Le procureur
général a déclaré, dans le décret qui a décidé que le procès se tiendrait à
Milan, que l’influenceuse “utilisait” la charité “pour renforcer son image”.
L’ATTENTION OU LA RÉPUTATION
Le scandale n’a pas seulement porté atteinte à la marque commerciale du couple.
Il a également terni l’image progressiste qu’ils se faisaient d’eux-mêmes.
“Fedez a toujours été meilleur pour contrôler le récit”, estime Francesco
Oggiano, ce qui explique peut-être pourquoi il a réussi à rester visible dans le
paysage médiatique italien.
Après le divorce, Fedez a repris le contrôle du récit public en écrivant une
autobiographie. Il y décrit comment, déjà en difficulté après une opération du
cancer, il est passé par des hospitalisations, des crises de panique, un
traitement lourd et des périodes de comportement imprévisible, trouvant des
soutiens improbables, notamment auprès de Matteo Salvini.
Puis, s’en est suivi un repositionnement public. Fedez a lancé un nouveau
podcast, dans lequel il reçoit souvent certaines des personnalités de droite les
plus virulentes d’Italie, qu’il s’agisse de responsables politiques ou d’autres
artistes et influenceurs. Il appelle cela le “dialogue” ; ses détracteurs
parlent d’un virage politique. Son public a également changé : plus masculin,
plus sceptique et de plus en plus attiré par une ambiance à la Joe Rogan —
animateur américain de podcast, soutien de Donald Trump lors de la
présidentielle de 2024 — qui attache plus d’importance aux discussions sans
filtre qu’à la clarté idéologique.
Chiara Ferragni a préféré le silence. Les problèmes juridiques, l’effondrement
de sa réputation et le retrait des marques partenaires la poussent aujourd’hui à
se retirer de la scène publique.
Leur chute fait disparaître l’un des rares contrepoids avec une forte visibilité
à l’actuel gouvernement nationaliste qui maîtrise désormais la communication
numérique.
Que reste-t-il de leur héritage ? Au niveau national, lorsqu’il s’agit de
campagnes de marketing, “les marques sont certainement plus prudentes”, constate
Francesco Oggiano.
Chiara Ferragni doit désormais affronter une bataille juridique et la pente est
raide pour retrouver la confiance du public. Fedez, lui, a troqué l’activisme
contre des contenus de divertissement et d’opinion dans son podcast. Leur marque
commune, faite d’optimisme entrepreneurial et de plaidoyer progressiste, s’est
évaporée.
Elle a payé un plus lourd tribut que Fedez, mais les deux carrières ont toujours
été construites sur un compromis.
Comme le dit Francesco Oggiano : “Il faut choisir entre l’attention et la
réputation. Certains choisissent la réputation avant tout, et dès qu’il y a le
moindre scandale, tout s’écroule.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
BRUXELLES — Le réseau social X d’Elon Musk est dans le viseur des autorités à
travers l’Europe après que son intelligence artificielle Grok a produit une
série de deepfakes de nus, dont des représentations de mineurs dévêtus.
L’affaire devient rapidement le dernier test en date pour l’Europe, qui doit
déterminer si elle ose sévir contre Elon Musk et d’autres plateformes des géants
américains, sachant qu’elle s’attirerait les foudres Donald Trump, dans un
contexte de crise de confiance transatlantique majeure et de menaces sur le
Groenland.
Il y a tout juste un mois, Bruxelles a infligé une amende de 120 millions
d’euros à X pour avoir enfreint la législation phare de l’Union européenne pour
réguler les plateformes, le règlement sur les services numériques (DSA). Cette
sanction a suscité une vive réaction de la part de Washington, l’administration
américaine imposant une interdiction de séjour à l’ancien commissaire européen
chargé des questions numériques et architecte du DSA, Thierry Breton, ainsi qu’à
quatre militants de la lutte contre la désinformation.
Lorsque Grok a commencé à produire à tour de bras des deepfakes sexuellement
explicites et non consentis la semaine dernière, les autorités de régulation à
Paris, Bruxelles, Londres, Dublin et dans d’autres capitales de l’UE ont lancé
des enquêtes. Lundi, Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne
pour les questions numériques, a qualifié cette pratique d’“illégale”,
d’“épouventable” et de “dégoûtante”.
Jeudi, l’exécutif européen a annoncé avoir ordonné à X de conserver “tous les
documents et données internes relatifs à Grok”, intensifiant l’enquête en cours
sur les politiques de modération de contenus du réseau social.
Le DSA prévoit des amendes pouvant atteindre 6% du chiffre d’affaires annuel
mondial. En principe, il permet également à l’UE d’imposer une interdiction
temporaire de X dans toute l’Europe, mais cela est considéré comme une “mesure
de dernier recours”.
Reste que les enquêtes prennent de nombreux mois et doivent avoir l’aval de la
présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
“Ces incidents sont profondément troublants, totalement inacceptables et
soulèvent des questions urgentes quant au respect et à l’application des règles
européennes existantes”, a écrit Regina Doherty, eurodéputée irlandaise du Parti
populaire européen, dans une nouvelle lettre adressée à Henna Virkkunen, la
commissaire européenne aux Technologies numériques, qui supervise les services
de l’UE chargés d’enquêter sur X.
MISE EN GARDE
Plusieurs gouvernements et régulateurs européens ont déjà fait savoir qu’ils ne
laisseraient pas l’affaire Grok se dérouler sans réagir.
Le parquet de Paris a annoncé vendredi dernier qu’il allait enquêter sur la
prolifération de deepfakes à caractère sexuel non consentis générés par Grok et
publiés sur X. Le gendarme des communications au Royaume-Uni, l’Ofcom, a indiqué
être en “contact urgent” avec l’entreprise.
Dublin, où se trouve le siège européen de X, est également à l’affût. “Partager
des images intimes non consenties est illégal, et générer des contenus
pédopornographiques est illégal”, a insisté mardi le régulateur irlandais des
médias, Coimisiún na Meán, dans un communiqué adressé à POLITICO.
L’autorité a précisé qu’elle collaborait avec la Commission européenne sur Grok,
et a appelé les utilisateurs à lui signaler à elle et à la plateforme les
contenus illégaux qu’ils ont vus. La loi irlandaise sur la sécurité en ligne
exige que les plateformes donnent suite à ces signalements.
X a également reçu une mise en garde de Berlin. “Nous observons avec une grande
inquiétude cette tendance à utiliser des outils d’IA tels que Grok pour
représenter des femmes et même des mineurs dans des poses sexualisées”, a énoncé
mardi un porte-parole du ministère allemand du Numérique à POLITICO.
“Toute personne qui crée ou diffuse de telles images sans consentement porte
gravement atteinte aux droits de la personne et peut, dans de nombreux cas,
commettre une infraction pénale”, a-t-il ajouté.
En juillet dernier, l’exécutif européen a convoqué les représentants de X après
que Grok a généré des commentaires antisémites. | Michael Nguyen/NurPhoto via
Getty Images
Certaines autorités nationales pourraient agir seules, en particulier si l’outil
est utilisé pour générer du contenu illégal passible de poursuites pénales,
comme du contenu pédopornographique ou, dans certaines juridictions, du contenu
pornographique non consenti.
CE QUE PEUT L’UE
Les autorités ont invoqué le règlement européen sur les services numériques
ainsi que celui sur l’intelligence artificielle, comme outils juridiques pour
mettre fin à la diffusion de ces images de nus non consenties et de contenus
pédopornographiques.
Mais le règlement sur l’IA et son mécanisme coercitif sont encore en cours de
déploiement, ce qui fait reposer principalement la charge de sévir contre Grok
sur les épaules de l’équipe de la Commission chargée de faire respecter les
règles relatives aux plateformes.
En juillet dernier, l’exécutif européen a convoqué les représentants de X après
que Grok a généré des commentaires antisémites. Dans le cadre de la procédure
confidentielle, la société a répondu à une nouvelle demande d’informations à ce
sujet pendant les vacances de Noël.
La question des deepfakes de Grok s’est depuis invitée dans ces échanges.
La Commission “examine très sérieusement cette affaire”, a assuré Thomas Regnier
lors d’un point presse lundi.
Cela ne signifie pas que l’enquête soit sur le point d’aboutir. Après avoir
publié ses conclusions préliminaires dans l’affaire X, la Commission avait
encore besoin de dix-huit mois pour la clore et fixer une amende.
Puis, toute action de Bruxelles risque d’entraîner une réaction de Washington.
Mais les parlementaires européens continuent de faire pression sur la Commission
pour qu’elle applique dans tous les cas les lois de l’UE. “La petite amende
infligée à X est un bon début, mais elle arrive vraiment trop tard et n’est
absolument pas suffisante”, a réagi Alexandra Geese, députée européenne
allemande des Verts, à propos de l’amende de 120 millions d’euros.
X n’a pas répondu à une demande de commentaire avant la publication de cet
article.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
Donald Trump veut que les Etats-Unis s’emparent du Groenland. Le problème est
que ce dernier appartient déjà au Danemark et que la plupart des Groenlandais ne
veulent pas intégrer la patrie de l’Oncle Sam.
Si un raid sur la capitale du Groenland, Nuuk, et une prise de contrôle comme au
Venezuela semblent fantaisistes — même si l’attaque militaire contre Caracas
semble avoir provoqué un électrochoc sur ce dont les Etats-Unis sont capables —,
il y a une voie toute tracée. Et Donald Trump semble déjà l’avoir empruntée.
Ce qui est inquiétant pour les Européens, c’est que cette stratégie ressemble
beaucoup à la méthode expansionniste de Vladimir Poutine.
POLITICO s’est entretenu avec neuf responsables publics de l’UE, insiders de
l’Otan, experts en défense et diplomates pour analyser comment une prise de
contrôle par les Etats-Unis de l’île arctique, riche en minerais et
stratégiquement importante, pourrait se dérouler.
“Ça pourrait être cinq hélicoptères […] il n’aurait pas besoin de beaucoup de
troupes”, glisse un responsable politique danois, qui a demandé l’anonymat pour
pouvoir s’exprimer librement. “[Les Groenlandais] ne pourraient rien faire.”
ETAPE 1 : UNE CAMPAGNE D’INFLUENCE POUR BOOSTER LE MOUVEMENT INDÉPENDANTISTE
Presque immédiatement après son entrée en fonction, l’administration Trump a
commencé à évoquer l’indépendance du Groenland, un territoire semi-autonome du
Royaume du Danemark. Un Groenland sans entraves pourrait signer des accords avec
les Etats-Unis, contrairement à aujourd’hui où il a besoin de l’aval de
Copenhague.
Pour obtenir l’indépendance, les Groenlandais devraient se prononcer par
référendum, puis négocier un accord que Nuuk et Copenhague devraient approuver.
Un sondage réalisé en 2025 indiquait que 56% des Groenlandais voteraient en
faveur de l’indépendance et 28% contre.
Des Américains ayant des liens avec Donald Trump ont mené des opérations
d’influence secrètes au Groenland, selon les médias danois, le service de
sécurité et de renseignement du Danemark, le PET, avertissant que le territoire
“est la cible de campagnes d’influence de diverses natures”.
Felix Kartte, un expert du numérique qui a conseillé les institutions et les
gouvernements de l’UE, a indiqué les tactiques utilisées par Moscou pour
influencer la politique dans des pays tels que la Moldavie, la Roumanie et
l’Ukraine.
“La Russie mélange les tactiques en ligne et hors ligne”, expose-t-il. “Sur le
terrain, elle travaille avec des acteurs alignés [sur ses positions], tels que
des partis extrémistes, des réseaux de la diaspora ou des oligarques prorusses,
et il a été documenté qu’elle payait des personnes pour qu’elles participent à
des manifestations anti-UE ou anti-USA.”
“Dans le même temps, elle crée de vastes réseaux de faux comptes et de
pseudo-médias pour amplifier ces activités en ligne et promouvoir des candidats
sélectionnés ou des positions. L’objectif n’est souvent pas de persuader les
électeurs que l’option prorusse est meilleure, mais de la faire paraître plus
importante, plus forte et plus populaire qu’elle ne l’est en réalité, créant
ainsi un sentiment d’inévitabilité.”
Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, a déclaré lundi
sur CNN que “personne ne se battra militairement contre les Etats-Unis pour
l’avenir du Groenland”. | Joe Raedle/Getty Images
Concernant le Groenland, les Etats-Unis semblent employer au moins certaines de
ces méthodes.
Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, a déclaré lundi
sur CNN que “personne ne se battra militairement contre les Etats-Unis pour
l’avenir du Groenland”.
Le mois dernier, Donald Trump a créé le poste d’envoyé spécial au Groenland et a
nommé le gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, à cette fonction. Ce dernier a
indiqué que son objectif était que “le Groenland fasse partie des Etats-Unis”.
De son côté, le vice-président américain JD Vance, en visite sur place en mars,
a déclaré que “le peuple du Groenland aura l’autodétermination”. Il a ajouté :
“Nous espérons qu’ils choisiront de s’associer aux Etats-Unis, car nous sommes
la seule nation sur Terre qui respectera leur souveraineté et leur sécurité.”
ETAPE 2 : PROPOSER AU GROENLAND UN ACCORD AVANTAGEUX
Dans l’hypothèse où les efforts déployés pour accélérer l’organisation d’un
référendum sur l’indépendance porteraient leurs fruits et que les habitants
voteraient en faveur d’une séparation avec le Danemark, l’étape suivante serait
de placer le Groenland sous l’influence de Washington.
Une méthode évidente consisterait à en faire le 51e Etat des Etats-Unis, une
idée que les proches du président ont maintes fois évoquée. Lundi, la Première
ministre danoise Mette Frederiksen a été contrainte de déclarer que “les
Etats-Unis n’ont pas le droit d’annexer” le Groenland après que Katie Miller,
l’épouse de Stephen Miller, a publié sur les réseaux sociaux une carte du
territoire aux couleurs du drapeau américain avec le message “BIENTÔT”.
Passer directement du Danemark aux Etats-Unis semble peu acceptable pour la
majeure partie de la population. Le sondage précité a également montré que 85%
des Groenlandais s’opposent à ce que leur pays soit rattaché aux Etats-Unis, et
même les membres du mouvement indépendantiste favorables à Donald Trump ne sont
pas enchantés par l’idée.
Mais il existe d’autres options.
Des informations circulent depuis mai dernier selon lesquelles l’administration
Trump souhaite que le Groenland signe un traité de libre association (COFA),
comme ceux qu’elle a actuellement avec la Micronésie, les Iles Marshall et les
Palaos. Dans le cadre de ces accords, les Etats-Unis offrent des services
essentiels, une protection et facilitent les échanges commerciaux contre une
intervention sans restriction de leur armée sur le territoire de ces pays.
L’idée a refait surface cette semaine.
Kuno Fencker, un député groenlandais d’opposition et indépendantiste qui a
assisté à l’investiture de Donald Trump et rencontré le représentant républicain
Andy Ogles l’année dernière, a déclaré qu’il essayait “d’expliquer [aux
Américains] que nous ne voulions pas être comme Porto Rico, ou tout autre
territoire des Etats-Unis, mais un traité de libre association, des accords
bilatéraux, ou même des opportunités et d’autres moyens que je ne peux peut-être
pas imaginer. Qu’ils viennent en parler et les Groenlandais décideront par un
vote.”
Si l’on compare à l’accord entre Nuuk et Copenhague, les choses “ne peuvent que
s’améliorer”, a-t-il estimé.
Faisant référence à l’affirmation de Donald Trump selon laquelle les Etats-Unis
ont “besoin” du Groenland, Kuno Fencker a ajouté : “Le Danemark n’a jamais dit
qu’il avait ‘besoin’ du Groenland. Le Danemark a dit que le Groenland était une
dépense et qu’il nous laisserait si nous devenions indépendants. Je pense donc
qu’il s’agit d’une remarque beaucoup plus positive que celle que nous avons déjà
entendue de la part du Danemark.”
Mais selon Thomas Crosbie, maître de conférences en opérations militaires au
Royal Danish Defense College, qui forme les forces de défense danoises, le
Groenland ne parviendra probablement pas à prendre le dessus sur Donald Trump
dans une négociation.
“L’identité première de Trump en tant que deal-maker est celle d’une personne
qui impose sa volonté aux personnes avec lesquelles elle négocie, et d’une
personne qui a un très long passé de trahison des personnes avec lesquelles elle
a négocié des accords, qui ne respecte pas ses engagements, tant dans sa vie
privée que dans sa vie publique, et qui exploite ceux qui l’entourent […]. Je ne
vois vraiment aucun avantage pour le peuple groenlandais, si ce n’est booster
très temporaire son estime de soi.”
Et d’ajouter : “Il serait insensé d’accepter quelque chose dans l’espoir d’un
accord. Je veux dire : céder son territoire dans l’espoir d’obtenir un accord
par la suite, ce serait vraiment imprudent.”
ETAPE 3 : EMBARQUER L’EUROPE
L’Europe, en particulier les alliés européens du Danemark, s’opposerait à toute
tentative de séparer le Groenland de Copenhague. Mais l’administration
américaine a un atout dans sa manche : l’Ukraine.
Alors que les négociations de paix s’accélèrent, Kiev a déclaré que tout accord
avec Vladimir Poutine devait être soutenu par des garanties de sécurité
américaines sérieuses et à long terme.
Le vice-président américain JD Vance, en visite sur place en mars, a déclaré que
“le peuple du Groenland aura l’autodétermination”. | Photo de pool de Tom
Brenner vis Getty Images
Les Américains ont tergiversé sur ce point et, en tout état de cause, le
gouvernement ukrainien est sceptique quant aux garanties de sécurité, étant
donné que celles qu’il a reçues de la Russie et de l’Occident par le passé n’ont
abouti à rien.
Un diplomate de l’UE a évoqué le scénario d’un accord global de “sécurité contre
sécurité”, dans le cadre duquel l’Europe obtiendrait des garanties plus fermes
de l’administration Trump pour l’Ukraine en échange d’un rôle accru des
Etats-Unis au Groenland.
Si la pilule semble amère, elle pourrait être plus facile à avaler que l’autre
solution, qui consisterait à contrarier Trump, qui pourrait riposter en imposant
des sanctions, en se retirant des négociations de paix ou en soutenant Poutine
dans les négociations avec l’Ukraine.
ETAPE 4 : L’INVASION MILITAIRE
Mais que se passera-t-il si le Groenland — ou le Danemark — dit non à Trump ?
Une prise de contrôle par l’armée américaine ne poserait pas de grande
difficulté.
Selon Thomas Crosbie, du Royal Danish Defense College, les stratèges de Donald
Trump lui présenteraient probablement plusieurs options.
“Le plus inquiétant serait une stratégie de type ‘fait accompli’, que nous
voyons beaucoup et à laquelle nous pensons beaucoup dans les cercles militaires,
qui consisterait simplement à s’emparer du territoire de la même manière que
Poutine a essayé de s’emparer de l’Ukraine, de revendiquer des territoires. Il
pourrait tout simplement déployer des troupes dans le pays et juste dire que
maintenant c’est l’Amérique […] l’armée américaine est capable de faire
débarquer n’importe quelle force au Groenland, que ce soit par voie aérienne ou
maritime, et de revendiquer qu’il s’agit d’un territoire américain.”
D’après Lin Mortensgaard, chercheur au Danish Institute for International
Studies et expert en sécurité groenlandaise, Washington dispose également
d’environ 500 officiers militaires, dont des prestataires locaux, sur le terrain
à sa base spatiale de Pituffik, dans le nord du pays, et d’un peu moins de 10
membres du personnel du consulat à Nuuk. A cela s’ajoute une centaine de soldats
de la Garde nationale à New York qui sont généralement déployés de manière
saisonnière pendant l’été arctique pour soutenir les missions de recherche.
Le Groenland, quant à lui, a peu de moyens de défense. La population n’a pas
d’armée territoriale, détaille Lin Mortensgaard, tandis que le commandement
conjoint du Danemark pour l’Arctique, installé dans la capitale, dispose de
moyens militaires faibles et obsolètes, qui se limitent pour l’essentiel à
quatre navires d’inspection et de guerre, une patrouille de traîneaux à chiens,
plusieurs hélicoptères et un avion de patrouille maritime.
Par conséquent, si Donald Trump mobilise la présence américaine sur le terrain,
ou envoie des forces spéciales, les Etats-Unis pourraient prendre le contrôle de
Nuuk “en une demi-heure ou moins”, estime Lin Mortensgaard.
“Monsieur Trump dit des choses, puis il les fait”, fait remarquer Stine Bosse,
députée européenne danoise. “Si vous étiez l’une des 60 000 personnes au
Groenland, vous seriez très inquiet.”
Toute intrusion n’aurait aucune “base légale” en vertu du droit américain et
international, pointe Romain Chuffart, qui dirige l’Arctic Institute, un think
tank spécialisé sur les questions de sécurité et basé à Washington. Toute
occupation de plus de soixante jours nécessiterait également l’approbation du
Congrès américain.
Par ailleurs, une invasion “signifierait la fin de l’Otan”, ajoute-t-il, et les
“Etats-Unis […] se tireraient une balle dans le pied et diraient adieu à une
alliance qu’ils ont contribué à créer”.
En outre, une “perte de confiance de la part d’alliés clés […] pourrait faire
qu’ils soient moins enclins à partager des renseignements avec les Etats-Unis ou
réduire l’accès aux bases en Europe”, a soulevé Ben Hodges, ancien commandant
des troupes américaines en Europe. “Ces deux situations seraient gravement
préjudiciables à la sécurité de l’Amérique.”
Des informations circulent depuis mai dernier selon lesquelles l’administration
Trump souhaite que le Groenland signe un traité de libre association (COFA),
comme ceux qu’elle a actuellement avec la Micronésie, les Iles Marshall et les
Palaos. | Joe Raedle/Getty Images
L’Otan ne serait pas en mesure de réagir, étant donné qu’une action militaire
doit être approuvée à l’unanimité et que les Etats-Unis sont le membre clé de
l’alliance, mais les alliés européens pourraient déployer des troupes au
Groenland via d’autres groupements, comme la force expéditionnaire conjointe
Royaume-Uni-Scandinavie ou la Coopération de défense nordique, composée de cinq
pays, imagine Ed Arnold, senior fellow au Royal United Services Institute.
Mais pour l’instant, les alliés de l’Otan restent sereins face à une attaque.
“Nous sommes encore loin de ce scénario”, estime un diplomate chevronné de
l’Alliance. “Il pourrait y avoir des négociations difficiles, mais je ne pense
pas que nous soyons proches d’une prise de contrôle hostile.”
Max Griera, Gerardo Fortuna et Seb Starcevic ont contribué à cet article, qui a
d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis édité en français par
Jean-Christophe Catalon.
GUERRE EN UKRAINE, MIDTERMS AUX ETATS-UNIS, LÉGISLATIVES EN HONGRIE… LES PARIS
SONT OUVERTS POUR 2026
Une série de points d’inflexion attendent le monde. Voici notre point de vue sur
ce qui pourrait se passer cette année.
Par JAMIE DETTMER
llustration par Michael Waraksa pour POLITICO
L’année dernière, POLITICO avait choisi d’envisager l’avenir avec optimiste en
exposant quelques raisons d’être confiant pour 2025, non sans une pointe
d’ironie. Certaines prédictions se sont avérées justes, d’autres moins : Donald
Trump a réussi à mettre fin (peut-être) à la guerre à Gaza, mais la paix en
Ukraine s’avère plus difficile à obtenir.
Cette fois-ci, nous avons choisi de proposer des cotes sur des scénarios pour
2026 : de la survie politique du Hongrois Viktor Orbán et de l’Israélien
Benyamin Netanyahou aux chances d’une crise financière, en passant par les
vainqueurs probables des élections de mi-mandat aux Etats-Unis.
Votre serviteur est-il prêt à parier son propre salaire sur l’un des scénarios
esquissés plus bas ? Bien sûr que non ! L’erreur la plus fréquente en matière de
jeux d’argent, c’est de commencer. Il suffit de demander à Harry Kakavas, l’un
des plus brillants magnats de l’immobilier d’Australie, qui a fait fortune en
vendant des propriétés sur la Gold Coast pour perdre des dizaines de millions de
dollars aux tables de Baccarat.
D’autant que la politique, en ces temps troublés, est encore moins prévisible
que le sport. Et encore plus avec le toujours imprévisible Donald Trump à la
Maison-Blanche — la preuve avec l’arrestation surprise du président vénézuélien
Nicolás Maduro la semaine passée. Voici comment nous voyons les choses se
dérouler à travers le monde en 2026.
TRUMP PARVIENT À METTRE FIN À LA GUERRE EN UKRAINE
Malgré tout ce que l’on entend sur les sanctions des Occidentaux détruisant
l’économie russe et mettant le Kremlin au pas, Vladimir Poutine semble
imperturbable. Peu importe le carnage sur les lignes de front ou les Russes qui
font la queue à la station-service à cause des attaques de drones ukrainiens sur
les raffineries de pétrole, il est resté déterminé à faire valoir ses exigences
maximalistes.
Par ailleurs, il existe des limites à ce que le président ukrainien Volodymyr
Zelensky peut accepter sans déclencher un tollé dans son pays.
Néanmoins, Donald Trump semble souvent plus enclin à penser qu’un deal est
possible. Après son sommet avec Vladimir Poutine en Alaska, un micro de CNN
avait pu capter une conversation lors de laquelle le président américain
expliquait à Emmanuel Macron qu’il pensait que son homologue russe voulait
“vraiment signer un accord”. “Je crois qu’il veut le faire pour moi, vous
comprenez ? Aussi fou que cela paraisse”, ajoutait Donald Trump.
Bien sûr, l’entêtement de Vladimir Poutine l’a frustré, l’amenant à se demander
s’il n’était pas en train de se faire manipuler — une thèse que sa femme Melania
Trump partagerait.
Le président russe a l’art de mener Donald Trump en bateau — et son sens du
timing est impeccable lorsqu’il contacte son homologue américain. Prenez son
appel téléphonique de deux heures le mois dernier, faisant miroiter la
perspective d’un sommet juste au moment où le locataire de la Maison-Blanche
laissait entendre qu’il pourrait fournir à l’Ukraine des missiles de croisière
Tomahawk.
Probablement que poursuivre la guerre est utile pour Vladimir Poutine. Cela a
l’avantage de mettre à rude épreuve les nations européennes, à l’heure où leurs
finances publiques ne sont pas au beau fixe (voir ci-dessous), et risque de
fracturer l’alliance transatlantique. Un Occident distrait profite également
l’allié du président russe : Xi Jinping, qu’il évalue s’il doit — et quand —
passer à l’action à Taïwan.
Il est permis de penser que la prolongation de la guerre est utile à Poutine. |
Sputnik
Et le régime de Vladimir Poutine pourrait être mis en péril s’il mettait fin au
conflit de manière abrupte. Selon Ella Paneyakh, sociologue au thinkt tank New
Eurasian Strategies Centre, une sortie rapide de l’économie de guerre ferait
probablement éclater de dangereux conflits sociopolitiques internes. Selon elle,
cela déclencherait “une concurrence cruelle et vicieuse pour des ressources en
diminution”.
Compte tenu de la grave pénurie de main-d’œuvre en Ukraine — les unités
ukrainiennes ne peuvent déployer qu’une dizaine de soldats par kilomètre de
front —, il y a toujours un risque de percée sur la ligne de front. En résumé,
Vladimir Poutine pourrait bien estimer qu’il peut obtenir davantage en
persistant : plus de terres, des garanties de sécurité occidentales tellement
édulcorées qu’elles n’ont plus aucune valeur, et une taille limitée de l’armée
ukrainienne après-guerre. Cela ouvrirait la voie à une reprise ultérieure des
hostilités par les Russes.
Le contre-argument ? L’économie russe est aux prises avec des taux d’intérêt
élevés, des pénuries de main-d’œuvre et la montée en flèche des coûts d’emprunt
de l’Etat. Il y a des alertes sur les créances douteuses que les banques russes
doivent supporter. Le statu quo pourrait ne pas durer éternellement. De même,
l’Ukraine pourrait avoir du mal à passer l’hiver, la Russie ciblant sans relâche
l’infrastructure énergétique du pays et les Européens n’étant pas en mesure
d’apporter un soutien financier suffisant à Kiev.
Cote : 4/1
L’ANNÉE OÙ LE MARCHÉ DES DETTES SOUVERAINES DIRA : TROP C’EST TROP
James Carville, le cerveau de la campagne de Bill Clinton, a un jour suggéré
qu’il serait amusant de se réincarner en marché obligataire, sur lequel
s’échangent les titres de dette des Etats. “Vous pouvez intimider tout le
monde”, avait-il lancé.
Même Donald Trump semble se rendre compte qu’il est dépassé par les véritables
maîtres de l’univers : les bond vigilantes (ces investisseurs qui sanctionnent
les Etats trop dépensiers), les patrons des fonds spéculatifs et des fonds de
pension, et les pontes de la haute finance. Au printemps, il a dû interrompre sa
politique de “droits de douane réciproques” lorsque le marché des dettes
souveraines a froncé les sourcils.
L’impressionnante puissance collective des géants mondiaux de l’investissement
et des traders a été démontrée il y a trois ans, lorsqu’ils ont réagi
négativement au “mini-budget” de la Britannique Liz Truss et ses baisses
d’impôts controversées. Son mandat a été le plus court de l’histoire britannique
; les 49 jours de Truss ont battu le record de George Canning, qui avait servi
pendant 119 jours en 1827 — mais il avait l’excuse d’être mort pendant son
mandat.
Combien d’autres chefs de gouvernement occidentaux pourraient être poussés à la
porte l’année prochaine par le marché obligataire s’ils ne parviennent pas à
réduire des déficits budgétaires croissants ?
Combien d’autres chefs de gouvernement occidentaux pourraient être poussés à la
porte l’année prochaine par le marché obligataire s’ils ne parviennent pas à
réduire leurs déficits budgétaires croissants ? | Timothy A. Clary/AFP via Getty
Images
L’état alarmant des finances publiques — du Japon à la Grande-Bretagne en
passant par les Etats-Unis — a maintenu les taux d’intérêt à long terme à des
sommets qui n’avaient pas été vus depuis plusieurs années. Les défis budgétaires
posés par les niveaux élevés de dette publique, le ralentissement de la
croissance et l’atonie de la productivité ne font que s’aggraver. Et il sera
difficile de rassurer les marchés obligataires.
La demande de titres de dette d’Etat s’est refroidie dans le monde entier, les
investisseurs institutionnels étant découragés par les perspectives des finances
publiques de certains poids lourds, dont les Etats-Unis. “Les réformes
économiques nécessaires pour couvrir l’augmentation de la dette font défaut, et
les marchés de capitaux s’en rendent compte”, analysait Christian Sewing, le
patron de la Deutsche Bank, en septembre.
Avec son explosion de la dette publique et une succession de Premiers ministres
nommés par Emmanuel Macron incapables de rassembler le soutien du Parlement — ou
de l’opinion publique — pour la réduire, le cas français fait figure de signe
avant-coureur. La Grande-Bretagne suit de près. La crise financière et la crise
politique vont de pair, se renforçant et s’alimentant mutuellement. Pour des
raisons électorales, les gouvernements sont tout aussi réticents à augmenter les
impôts qu’à réduire les dépenses, mais il faut bien que quelque chose bouge.
Cote : 5/1
NETANYAHOU SURVIT À NOUVEAU
Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle “le magicien”. Lorsque tout semblait
perdu dans la longue carrière politique de Benyamin Netanyahou, il a su rebondir
de manière invraisemblable. “Combattant obsessionnel et acharné, pour qui
l’échec n’est pas une option légitime”, note l’un de ses biographes, Ben Caspit.
Le dirigeant israélien a d’abord été surnommé “Bibi le magicien” dans les années
1990, après avoir battu Shimon Peres lors des élections organisées quelques mois
après l’assassinat du Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin. En 2015, peu
de gens croyaient qu’il pouvait remporter une victoire, étant donné les enquêtes
criminelles et les accusations d’abus de confiance et de corruption. Pourtant,
Bibi a sorti un nouveau lapin de son chapeau et s’est assuré une réélection en
courtisant l’extrême droite israélienne et les nationalistes religieux — une
tactique qu’il a répétée en 2019 pour revenir sur le devant de la scène.
Beaucoup le disaient fini il y a deux ans, après l’assaut du Hamas dans les
kibboutz du sud d’Israël. Son gouvernement a été largement blâmé pour son
incapacité catastrophique à prévenir l’attaque du 7-Octobre, considérée comme la
pire défaillance en matière de sécurité depuis la guerre du Kippour de 1973, qui
a mis fin à la carrière de la légendaire Golda Meir.
Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle “le magicien”. Lorsque tout semblait
perdu dans la longue carrière politique de Benjamin Netanyahou, il a su rebondir
de manière invraisemblable. | Joe Raedle/Getty Images
Les élections législatives doivent se tenir avant le mois d’octobre de l’année
prochaine. Il y a fort à parier que le scrutin aura lieu plus tôt, ce qui est
probablement l’option préférée de Benyamin Netanyahou. Malgré le 7-Octobre et
ses démêlés judiciaires, le Premier ministre a lentement amélioré sa position
politique. La cote de popularité du Likoud, son parti au pouvoir, qui était au
plus bas dans les sondages, a commencé à remonter après la campagne militaire
contre le Hezbollah au Liban et a continué sa progression avec l’humiliation de
l’Iran.
Et Donald Trump a peut-être rendu un grand service à Bibi en le poussant à
accepter le plan de paix pour Gaza et un cessez-le-feu. Benyamin Netanyahou a pu
utiliser le président américain comme excuse pour arrêter la campagne militaire
à Gaza, ce qui lui a permis de passer outre les nationalistes religieux et les
partenaires d’extrême droite de sa coalition qui voulaient que la guerre se
poursuive.
Ses adversaires politiques se consolent en constatant que le Likoud semble en
passe de perdre les 35 sièges obtenus lors des dernières élections. Les sondages
montrent que sa coalition de droite aurait du mal à obtenir 61 sièges sur les
120 que compte la Knesset. Il en va de même pour le bloc d’opposition. Un
sondage réalisé le mois dernier pour Zman Yisrael, un site médiatique en hébreu,
indiquait que Bibi bénéficiait d’un soutien accru à la suite du cessez-le-feu et
de l’accord sur la libération des otages. Le Likoud semble en passe de redevenir
le plus grand parti de la Knesset.
Le seul espoir pour les adversaires de Benyamin Netanyahou est de s’unir et de
proposer aux Israéliens un choix simple. C’est la stratégie que poursuit
l’ancien Premier ministre Naftali Bennett, qui fait la cour à Gadi Eisenkot,
ancien chef des forces de défense israéliennes, dans le but de faire de
l’élection un face-à-face entre lui et Bibi. Ce dernier a-t-il une autre carte
dans sa manche ?
Cote : 3/1
LE “VIKTATOR” HONGROIS EST RÉÉLU
Qui parierait contre le fait que Viktor Orbán conduise son parti
national-conservateur, le Fidesz, à une nouvelle victoire parlementaire ?
Le “Viktator” — un jeu de mots combinant son prénom et le mot hongrois pour
“dictateur” — a remporté les trois dernières élections. Celui-ci est la bête
noire des responsables politiques centristes et de gauche européens, qui sont
déterminés à le voir chuter lorsque les Hongrois se rendront aux urnes en avril,
et ont hâte de se libérer de son obstructionnisme antieuropéen.
Qui parierait contre le fait que Viktor Orbán conduise son parti national
conservateur, le Fidesz, à une nouvelle victoire parlementaire ? | Pierre
Crom/Getty Images
“Les élections ne seront pas hermétiquement isolées du reste de l’Europe”,
s’amuse Frank Furedi, qui dirige la branche bruxelloise du Mathias Corvinus
Collegium, soutenu par le gouvernement hongrois. Frank Furedi prédit que la
Hongrie sera le théâtre d’une gigantesque bagarre idéologique, qui accentuera la
polarisation d’un pays déjà très divisé.
Trump, les influenceurs MAGA et les alliés d’Orbán au sein du groupe des
Patriotes pour l’Europe seront tout aussi déterminés à le voir rester Premier
ministre. Selon Frank Furedi, ils sont déjà rassurés par le résultat des
élections législatives d’octobre en République tchèque, qui ont vu le parti ANO
du populiste de droite Andrej Babiš terminer largement en tête. La victoire d’un
national-conservateur à la présidentielle polonaise cette année est également
une source de confiance. Mais même les fidèles de Viktor Orbán ne doutent pas
qu’il s’agira de l’élection la plus difficile à laquelle il ait été confronté au
cours des quinze dernières années, l’ancienneté s’avérant un désavantage.
La campagne électorale a déjà commencé. Péter Magyar, député européen et ancien
membre du Fidesz, est le principal rival de Viktor Orbán. Il espère profiter du
mécontentement général de la population face à l’inflation record, aux
difficultés économiques et à une série de scandales politiques. Il espère que la
lassitude vis-à-vis du Premier ministre se fera sentir. Son parti pro-occidental
et de centre droit, Tisza, est au coude à coude avec le Fidesz dans de nombreux
sondages, voire en tête selon certains instituts indépendants.
Mais un Hongrois sur quatre reste indécis. “Un peu de ruse et beaucoup de
campagne” pourraient faire basculer les sondages, glisse l’analyste politique
Péter Krekó, du think tank Political Capital, basé à Budapest. “L’avance de
Tisza n’est pas immuable.”
Viktor Orbán présente Péter Magyar comme une marionnette de l’UE et même comme
un agent d’influence ukrainien qui veut pousser la Hongrie à la guerre. Il
espère que son discours populiste sur l’UE, aidé par des médias contrôlés par
ses amis, fera porter les débats au centre de l’élection sur les guerres
culturelles. Cela pourrait bien marcher, une fois de plus.
Cote : 2/1
UNE CRISE DU SHADOW BANKING ÉCLATE
Gardez un œil sur le marché du crédit privé non réglementé (des prêts octroyés
par des acteurs non bancaires) et le shadow banking. Le gouverneur de la Banque
d’Angleterre, Andrew Bailey, d’ordinaire si discret, a déjà tiré la sonnette
d’alarme.
En octobre, il a mis en garde contre les parallèles avec le krach financier de
2008. Celui-ci avait été déclenché à la suite de l’éclatement d’une bulle
immobilière américaine, elle-même alimentée par un accès facilité à des prêts et
à des crédits subprimes risqués, regroupés dans des produits financiers opaques
qui ont répandu le risque dans tout le système financier mondial. Le risque
s’était alors transformé en contagion.
Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Andrew Bailey, a mis en garde contre
les parallèles avec le krach financier de 2008. | Oli Scarff/Getty Images
Le système financier mondial sera-t-il à nouveau mis à genoux ? Les marchés du
crédit privé sont devenus une source majeure de financement pour les
entreprises. Cela s’explique en partie par le fait que les banques
traditionnelles n’ont jamais retrouvé leur appétit pour les prêts plus risqués
après la crise de 2008, et qu’elles ont également été limitées en raison d’une
supervision et d’une réglementation accrues.
Les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement qui composent le
secteur du shadow banking représentent aujourd’hui un peu moins de la moitié des
actifs financiers mondiaux, d’une valeur d’environ 250 000 milliards de dollars,
selon le Conseil de stabilité financière.
La bonne nouvelle, c’est que, contrairement aux banques traditionnelles et aux
banques d’investissement, ils n’utilisent pas les dépôts des ménages pour
investir dans des actifs illiquides à long terme ; ils lèvent et empruntent des
fonds auprès d’investisseurs, qui acceptent en grande partie que leur
investissement soit bloqué pendant de longues périodes. Cela réduit les risques
à court terme pour les acteurs du shadow banking de sorte, qu’en théorie, ils ne
devraient pas faire l’objet de ruées massives, comme ce fut le cas pour Lehman
Brothers en 2008.
Mais il s’agit là d’une théorie. Si le marché du crédit privé est ébranlé, il y
aura forcément un impact sur d’autres parties du système financier mondial. Et
les gouvernements aux finances publiques exsangues ne seront pas en mesure
d’organiser un renflouement comme en 2008, en particulier à un moment où la
révolte populiste est encore plus forte. En outre, le shadow banking a beaucoup
misé sur l’IA, dont le boom pourrait bien être une bulle prête à éclater. Il
pourrait bientôt être temps de se mettre à l’abri.
Cote : 3/1
DÉMOCRATES CONTRE RÉPUBLICAINS
Il sera difficile pour les républicains de garder le contrôle de la Chambre des
représentants.
Le parti du président en exercice perd invariablement le contrôle de
l’institution après les élections de mi-mandat, les fameuses “midterms” — cela
n’est arrivé que deux fois depuis 1938. “Ces deux exceptions reflètent des
circonstances inhabituelles”, selon William A. Galston, de la Brookings
Institution, un think tank centriste.
Il sera difficile pour les Républicains de conserver le contrôle de la Chambre
des représentants. | Visions of America/Universal Images Group via Getty Images
En 2002, les républicains du président George W. Bush ont surfé sur l’effet
drapeau après les attentats du 11 septembre ; et en 1998, les démocrates de Bill
Clinton ont bénéficié de l’effort impopulaire des républicains pour le
destituer.
Pour compliquer la tâche des démocrates l’année prochaine, un plan de
redécoupage électoral controversé, poussé par Donald Trump au Texas et dans
d’autres Etats, devrait permettre aux républicains d’obtenir des sièges
supplémentaires, bien qu’une partie devrait être compensée par le redécoupage
effectué par les démocrates en Californie.
Néanmoins, les républicains ne disposant que d’une faible majorité à la Chambre
des représentants, les démocrates seront les favoris pour reprendre le contrôle
de la Chambre, surtout si la cote de popularité de Trump ne remonte pas. Signe
rassurant pour eux : leurs larges victoires lors des élections gouvernorales
dans le New Jersey et en Virginie en novembre.
Le Sénat est une autre affaire. Le Parti démocrate dispose actuellement d’une
majorité de six sièges et joue sur un terrain beaucoup plus sûr. Bien qu’ils
doivent défendre 22 sièges l’année prochaine, contre 13 pour les démocrates, la
plupart des sortants sont considérés comme assurés d’être reconduits. Seul un
sénateur républicain se présente dans un Etat qui a voté pour Kamala Harris lors
de la présidentielle de 2024. Et deux sénateurs démocrates sortants se
présenteront dans des Etats remportés par Donald Trump.
Dans l’ensemble, les républicains du Sénat semblent être dans une position
beaucoup plus forte que leurs camarades de la Chambre des représentants. Pour
que les démocrates remportent le Sénat, il faudrait qu’une gigantesque vague
anti-Trump déferle même dans certains des Etats les plus conservateurs du pays.
C’est peu probable, mais des choses plus étranges se sont déjà produites.
Les démocrates s’emparent de la Chambre des représentants : 2/1 ; les
républicains conservent le Sénat : 2/1
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
PARIS — La justice française va enquêter sur la prolifération, sur la plateforme
X, de deepfakes à caractère sexuel générés par l’intelligence artificielle (IA)
Grok, a indiqué le parquet de Paris à POLITICO.
Le parquet a en effet été saisi, ce 2 janvier, par les députés Arthur Delaporte
(PS) et Eric Bothorel (apparenté Ensemble pour la République) après que des
milliers de deepfakes non consentis à caractère sexuel ont été générés par Grok
et publiés sur X.
“Ces faits ont été joints à l’enquête déjà ouverte sur X, sur le fondement de
l’article 226-8-1 du code pénal”, précise le parquet, qui rappelle que ce délit
est puni de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende.
Les deux parlementaires ont confirmé à POLITICO avoir effectué des signalements
à la justice sur la base de l’article 40 du code de procédure pénale.
Depuis deux jours, des centaines de femmes et d’adolescents témoignent du fait
que leurs photos, publiées sur les réseaux sociaux, sont “dénudées” à la demande
d’autres internautes par Grok, l’intelligence artificielle intégrée au réseau
social X.
Ces montages photographiques générés par IA portent atteinte “à la dignité des
personnes représentées” estime Arthur Delaporte dans son courrier à la
procureure, consulté par POLITICO.
Contacté par POLITICO, le cabinet de la ministre déléguée au numérique indique
se pencher sur les problèmes posés par Grok, sans plus de précision pour
l’instant. La haut-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry s’est dite
“scandalisée” par ces pratiques.
Plusieurs associations comme Stop Fisha et Respect Zone ainsi que le signaleur
de confiance Point de Contact ont en outre indiqué à POLITICO être en train de
récolter des contenus signalés par les utilisateurs pour les faire remonter aux
autorités.
Cette nouvelle affaire va étoffer l’enquête déjà ouverte par la section de lutte
contre la cybercriminalité contre la plateforme X. Une procédure déjà élargie en
novembre à des propos antisémites et négationnistes disséminés par Grok.
Eric Bothorel, qui avait obtenu l’ouverture de l’enquête judiciaire contre le
réseau X en février dernier, a également indiqué à POLITICO saisir conjointement
l’Arcom et la Commission européenne.
Sollicité par POLITICO, X n’a pas donné suite au moment de la publication.
PARIS — Pour obtenir la citoyenneté française, l’acteur américain George Clooney
et sa famille ont pu compter sur l’appui de l’exécutif.
Selon une lettre du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot,
consultée par POLITICO, le gouvernement français lui a en effet accordé la
nationalité française par le biais d’une procédure d’exception, dite
de “l’étranger émérite”.
Cette procédure a permis à George Clooney et sa famille d’être naturalisés
français, par un décret publié le 26 décembre dernier.
Dans son courrier en date du 20 octobre et adressé au ministère de l’Intérieur,
Jean-Noël Barrot souligne que le producteur et son épouse, Amal Clooney, ont
scolarisé leurs enfants en France et qu’ils participent “de manière éminente au
rayonnement culturel, intellectuel et humanitaire de la France” par leurs
activités respectives “d’acteur, réalisateur et producteur” et d’“avocate de
renom”.
“Leur engagement pour les valeurs humanistes, la liberté d’expression et la
défense du droit international rejoint profondément les principes portés par la
diplomatie française”, écrit en outre le ministre. Il ajoute que l’activité de
George Clooney “génère d’énormes bénéfices financiers dont profite l’industrie
cinématographique française”.
Contacté par POLITICO, le Quai d’Orsay confirme que la naturalisation de la
famille Clooney fait suite à cette demande de Jean-Noël Barrot, en lien avec les
ministères français de l’Intérieur et de la Culture.
La procédure dite de “l’étranger émérite” est prévue par le code civil français,
et permet au ministre des Affaires étrangères de proposer d’attribuer la
nationalité française à un étranger francophone “qui en a fait la demande et qui
contribue par son action émérite au rayonnement de la France et à la prospérité
de ses relations économiques internationales”.
Cette disposition a permis à plusieurs personnalités d’obtenir un passeport
français par le passé, parmi lesquels le cofondateur de Telegram, Pavel Durov,
ou celui de Snapchat, Evan Spiegel.
“A titre personnel”, la ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur,
Marie-Pierre Vedrenne, a indiqué “comprendre l’appréciation de certains Français
sur le deux poids deux mesures”. Interrogée sur Franceinfo ce mercredi matin,
elle ajoute qu’elle “ne mesure pas” si George Clooney, qui admet ne pas bien
parler français, a bénéficié d’un passe-droit. “Je vais voir l’entièreté de la
procédure. Ce n’est pas le bon message qui est envoyé”, a-t-elle fait valoir.
Joint par POLITICO, un représentant de George Clooney n’avait pas donné suite au
moment de la publication.
Après une très jolie promotion 2024, la rédaction de POLITICO à Paris a dressé
son palmarès des grands moments de l’année qui vient de s’écouler. Voici, sans
plus tarder, nos Cesar politiques 2025 — un cru qui fut, comme
le précédent, épatant à bien des égards.
1. PRIX SPÉCIAL DU JURY, CATÉGORIE MEILLEUR PLOT TWIST : LE HARA-KIRI DE
FRANÇOIS BAYROU
Il nous a pris de cours, le Premier ministre, ce 25 août. Alors que les uns et
les autres rentraient tranquillement d’une pause estivale bien méritée, le
Béarnais convoquait subitement les journalistes pour une conférence de
presse. François Bayrou annonçait alors avoir reçu le feu vert d’Emmanuel Macron
pour l’ouverture d’une session extraordinaire à l’Assemblée nationale… et son
intention de se soumettre à un vote de confiance des députés deux semaines plus
tard, le 8 septembre. La raison : après la présentation des grandes lignes de
son plan budgétaire (un “effort” de 40 milliards d’euros, tout de même), le 15
juillet, et alors qu’une journée “Bloquons tout” était annoncée le 10 septembre,
Bayrou estimait ses chances de survie trop faibles. Il fit le choix
du “panache”, dans les mots de l’un de
ses proches, en obligeant les parlementaires à dire si, oui ou non, ils étaient
favorables à ce que le maire de Pau aide la France à reprendre son destin en
main, en tout cas dans sa conception des choses.
Las, il n’y eu pas l’ombre d’un début de suspense, tant la réponse de Marine Le
Pen fut rapide. Le jour même, la présidente du groupe RN tweetait : “Nous
voterons évidemment contre la confiance au gouvernement de François Bayrou.”
L’affaire était donc pliée. Les quelques jours d’omniprésence médiatique du
Premier ministre qui suivirent n’eurent aucun effet sur le vote. Ainsi se
termina, sous nos yeux ébahis, le mandat de François Bayrou à Matignon.
On avait aussi pensé à : la
nomination-dénomination-renomination des gouvernements Lecornu I et II, ou au
tweet fatidique de Bruno Retailleau (dans la même semaine).
2. MEILLEUR SCÉNARIO : LE BUDGET 2026
La critique est unanime : l’examen des textes budgétaires pour 2026 a encore
repoussé un peu plus le champ des possibles de la politique française. Seule
vraie obsession de François Bayrou, dès le printemps, puis de
Sébastien Lecornu à la rentrée, ce moment décisif aura donné du fil à retordre
aux législateurs comme aux observateurs dont nous sommes. Le gouvernement a eu
beau renoncer à l’article 49-3 de la Constitution, et donc faire miroiter un
vote aux députés, voilà une idée neuve… qui n’aura pas suffi. Qui aurait pu
prédire que le gouvernement et les parlementaires finissent ainsi l’année, le
séant entre deux chaises ? D’un côté, la loi de financement de la Sécurité
sociale a été ficelée et adoptée, le 16 décembre, grâce notamment à une mise sur
pause de la réforme des retraites pour plaire à la gauche — forçant les
bancs macronistes à manger leur chapeau. De l’autre, le projet de loi de
finances, qui donne les moyens à l’Etat et aux collectivités de
fonctionner, a échoué sur la ligne d’arrivée, trois jours plus tard, faute d’un
“en même temps” convaincant sur les deniers publics, pourtant
spécialité revendiquée du pouvoir en place.
Avant la probable relance des débats début janvier, un budget de poche (la loi
spéciale), va permettre au pays de marchoter au 1er janvier. Le marathon
budgétaire n’aura donc jamais été aussi long et tortueux. Vous n’en pouvez plus
? Vivement le budget 2027 !
François Bayrou annonçait alors avoir reçu le feu vert d’Emmanuel Macron pour
l’ouverture d’une session extraordinaire à l’Assemblée nationale… et son
intention de se soumettre à un vote de confiance des députés deux semaines plus
tard, le 8 septembre. | Photo pool par Ian Langsdon/EPA
On avait aussi pensé à : Richard Ferrand. Le 19 février, l’ancien président de
l’Assemblée nationale fut propulsé à la tête du Conseil constitutionnel, sur
proposition d’Emmanuel Macron. Mais sa désignation ne se fit qu’à une voix
près au Parlement, les représentants du Rassemblement national n’ayant pas pris
part au vote. Au point de faire dire à ses détracteurs qu’il doit sa place
aux lepénistes. Ce que le principal intéressé, qui a multiplié les coups de fil
pour mener campagne, dément catégoriquement.
3. MEILLEUR PLACEMENT DE PRODUIT : BURGER KING
François Bayrou a offert une très belle pub à la chaîne de restauration rapide
Burger King, cette année, avec son à jamais inimitable “Hmm, Bourguer King“,
marmonné à la tribune lors d’un conseil municipal à Pau, alors qu’il était
encore Premier ministre. A noter que la marque a décidément la cote avec nos
politiques puisque Xavier Bertrand, lui aussi, s’est fendu d’une publication sur
ses réseaux sociaux lors d’un récent passage au “BK”.
4. MEILLEUR COSTUME : LA PETITE LAINE DE LECORNU
Le chandail vert bouteille de Sébastien Lecornu : le lainage est apparu un
samedi après-midi de la mi-octobre sur le site de Paris Match, qui suivait le
Premier ministre fraîchement renommé par Emmanuel Macron “loin du tumulte”, sur
le marché de Vernon, son fief de l’Eure. Ainsi que, ça n’est pas un détail, sur
les réseaux sociaux du chef du gouvernement. Laissant dépasser au passage un
joli poireau de son cabas — gageons que le Vernonais commençait tout juste ses
courses, sans quoi ses repas de la semaine furent pour le moins spartiates —, le
Premier ministre travaillait là, à l’évidence, son style antiparisien, modeste
et banal, de “moine-soldat”, selon sa propre expression. Abondamment commentée,
l’image est restée gravée dans la rétine des commentateurs.
Bonus : à noter que l’amaryllidacée aurait aussi sa place dans notre catégorie
“meilleure révélation” (voir plus bas), ayant fait une entrée remarquée en
politique dès janvier, lors de la déclaration de politique générale de François
Bayrou. Qui remettait en question Parcoursup (la plateforme d’orientation
postbac des lycéens) en déclarant : “Les enfants ne sont pas comme les poireaux,
ils ne poussent pas tous à la même vitesse et vouloir sélectionner précocement,
sans qu’aient mûri l’esprit et les attentes, je pense que c’est une erreur, en
tout cas une faiblesse.”
5. MEILLEUR ACTEUR : GÉRALD DARMANIN
Le ministre de la Justice s’est illustré cette année dans un rôle où, on ne va
pas vous mentir, on ne l’attendait pas : celui du politique qui “ne fait plus de
politique”. Tout juste renommé dans le gouvernement Lecornu II, le nordiste a en
effet annoncé qu’il se mettait en retrait de ses activités partisanes
et renonçait à briguer la mairie de Tourcoing — sa mairie, celle qu’il avait
ravie à la gauche en 2014 (rassurez-vous, en principe, il devrait tout de
même figurer sur la liste de Doriane Bécue, qui lui a succédé en 2020). Il faut
dire que Sébastien Lecornu, son ami, tenait à compter dans son gouvernement des
ministres entièrement dédiés à leurs dossiers, et pas tournés vers
2027. Ahem. Signe de sa bonne foi, Gérald Darmanin a mis son mouvement
“Populaires” sur pause et quitté Renaissance. Fini donc la “politique partisane”
pour l’un des ministres les plus politiques de l’ère Macron, priorité à sa vie
de famille et ses fonctions de garde des Sceaux. Vous êtes libres, comme nous
et nombre de nos sources, de ne pas y croire.
Signe de sa bonne foi, Gérald Darmanin a mis son mouvement “Populaires” sur
pause et quitté Renaissance. | Mohammed Badra/EPA
On avait aussi pensé à : Sébastien Lecornu, dans le rôle de celui qui “n’est pas
candidat à Matignon”.
6. MEILLEUR ACTEUR DANS UN SECOND RÔLE : JORDAN BARDELLA
Très belle performance également cette année pour Jordan Bardella, avec son
interprétation du “plan B” pour 2027. Condamnée fin mars à cinq ans
d’inéligibilité avec exécution provisoire (entre autres), Marine Le
Pen s’est retrouvée privée d’une quatrième candidature à la
présidentielle — sauf si son procès en appel, prévu du 13 janvier au 12
février, changeait la donne. Son dauphin a
ainsi naturellement été propulsé candidat à sa place, mais pas encore
officiellement. Ainsi se prépare-t-il à l’échéance, au point que les sondeurs
oublient quelques fois de tester Marine Le Pen, qui, c’est promis, en
est “ravie”. Le président du RN, dans le même temps, tâche comme il peut de ne
pas donner l’air d’enterrer trop vite la patronne… se qualifiant récemment de
“numéro 1 ou numéro 1 bis”, ou se retrouvant contraint d‘expliquer pourquoi il
ne cite qu’une seule fois Marine Le Pen dans son dernier livre Ce que veulent
les Français (Fayard).
7. MEILLEUR COME-BACK : LES SOCIALISTES À L’ASSEMBLÉE
Certes, ils auraient voulu obtenir plus en matière de “justice fiscale”,
histoire de moins prêter le flanc aux attaques des Insoumis, notamment. Mais
après une année 2024 qui les avait vus revenir en plus grand nombre à
l’Assemblée (ils sont désormais 69), les députés socialistes, représentés par
leur premier secrétaire Olivier Faure, le président du groupe au Palais-Bourbon,
Boris Vallaud, et leurs spécialistes des finances, les médiatiques Jérôme Guedj
ou Philippe Brun, ont été au cœur de toutes les discussions, cette année, et
d’abord lors des négociations budgétaires. Jusqu’à faire dire aux détracteurs de
Sébastien Lecornu dans son camp que le Premier ministre était à ça de faire
adopter un “budget de gauche” (diantre). Ce rôle “d’opposition constructive”
commence pourtant à leur donner des bouffées d’angoisse à l’approche des
municipales. Parmi leurs plus belles victoires ? Parmi leurs plus belles
victoires ? Le “bougé” de l’exécutif sur la réforme des retraites — une
“suspension”, dans leurs mots, quand certains macronistes, dont le premier
d’entre eux, comme les Insoumis et les Ecologistes, préfèrent parler d’un simple
“décalage” (la réforme reprendra de fait son entrée en application progressive
après l’élection présidentielle, à moins d’une remise à plat des règles du jeu,
comme expliqué ici). Mais aussi : la hausse de la CSG sur une partie des
revenus du capital, le dégel des minima sociaux (toutefois réclamé par la quasi
totalité de l’hémicycle).
On avait aussi pensé à : Bruno Le Maire, qui fut ministre des Armées du 5 au 6
octobre 2025, comme sa fiche Wikipédia en témoigne désormais. Soit à peine 7
ans, 4 mois et 3 jours de moins que la durée de son mandat comme ministre de
l’Economie, qui s’était achevé en septembre 2024.
8. MEILLEUR ACCESSOIRE : LA BONNETTE DE MEDIAPART
Après l’annonce de la condamnation de son mari, Nicolas Sarkozy, en première
instance, dans l’affaire du financement libyen de la campagne présidentielle de
2007, Carla Bruni passe devant les journalistes présents au tribunal judiciaire
de Paris, puis retire et jette du bout des doigts la bonnette du micro de
Mediapart, le média à l’origine de la plupart des révélations de l’affaire,
dans un sourire crispé. Un scandale de plus, pour certains. Un geste
“iconique”, pour d’autres, quand France Inter allait plutôt recueillir
le témoignage de la pauvre bonnette.
9. MEILLEUR DOCUMENTAIRE : LA NOMINATION DE MICHEL FOURNIER
Le 12 octobre, toute la France (sauf peut-être le petit village de Voivres, dont
il était maire) découvrait Michel Fournier, nommé ministre de la Ruralité. Une
surprise, y compris pour le premier concerné, qui a appris sa nomination… devant
sa télé, avait-il raconté à nos confrères de BFMTV. Pas de quoi ébranler son
épouse qui, selon le récit du néoministre, “était très intéressée, puisqu’elle
regardait un film sur une autre télé” en même temps que l’annonce de la
composition du gouvernement.
Le 12 octobre, toute la France (sauf peut-être le petit village de Voivres, dont
il était maire) découvrait Michel Fournier, nommé ministre de la Ruralité. |
Teresa Suarez/EPA
10. MEILLEURE RÉVÉLATION : GABRIEL ZUCMAN
Gabriel Zucman, vous connaissez ? Cet automne, on n’a parlé que de lui. Le nom
de cet économiste prof à Berkeley et à l’ENS, auteur du livre Les milliardaires
ne paient pas d’impôts sur le revenu et nous allons y mettre
fin (Seuil), était sur toutes les lèvres et en particulier celles des
socialistes, à l’heure où tous se préparaient à entrer dans la mêlée budgétaire.
Sa proposition phare ? Instaurer un taux plancher d’imposition de 2% sur les
revenus des ménages détenant au moins 100 millions d’euros de patrimoine, vite
rebaptisée taxe Zucman. Las, le PS n’a pas réussi à la faire adopter, pas plus
que sa contre-proposition d’une version allégée. En attendant,
l’économiste a engrangé des points de notoriété. Jusqu’à faire son entrée, début
juillet, dans notre classement des 40 personnalités les plus influentes de
l’Hexagone ; et se retrouver, début décembre, parmi les quelques Français qui
comptent en Europe dans notre classement P28.
11. MEILLEUR SOUFFLEUR : BRUNO RETAILLEAU
L’image paraît déjà vintage : il fallait le voir, Bruno Retailleau, alors
ministre de l’Intérieur et aux côtés de son N+1, François Bayrou, lors de la
conférence de presse du “comité interministériel de contrôle de l’immigration”,
le 26 février dernier. La scène du Premier ministre cherchant péniblement ses
mots, ses papiers, puis son verre d’eau, au côté de son ministre de
l’Intérieur impassible (ou presque), a fait les délices des réseaux sociaux et
des détracteurs du patron du MoDem.
12. MEILLEURE ADAPTATION : LE JOURNAL D’UN PRISONNIER
Nicolas Sarkozy dans Le Comte de Monte-Cristo : vingt jours d’incarcération à la
prison de la Santé ; ressenti quatorze ans. Plus de deux siècles après Edmond
Dantès, l’ex-président de la République endosse dans son Journal d’un
prisonnier (Fayard) les habits du héros d’Alexandre Dumas. Rien ne
nous sera épargné : son régime alimentaire (il ne s’est nourri que de laitages
et de barres de céréales) ; les conditions dans lesquelles il l’a écrit,
“au Bic sur une petite table en contreplaqué” ; ses conversations avec
l’aumônier de la prison et le rôle de la prière qui lui a donné “la force de
porter la croix de cette injustice”.
Bonus : si vous voulez l’entendre de vos oreilles, il y a aussi le passage de
Nicolas Sarkozy dans le podcast Legend, avec quelques séquences déjà cultes :
“Je me suis senti faible, et je me sens faible à chaque instant, et c’est pour
ça que je suis fort. Parce que si vous vous sentez pas faible, vous êtes
pas fort”, y confesse l’ancien président. Et son livre fait un tabac en
librairies : l’ancien président se classe deuxième des ventes derrière Astérix
et Obélix (eux aussi très très forts, mais pour les raisons que vous savez).
Elisa Bertholomey, Jason Wiels, Sarah Paillou, Kenza Pacenza,Jean-Christophe
Catalon et Pauline de Saint Remy ont notamment contribué à la rédaction de cet
article.
BRUXELLES ― Le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE de jeudi
permettra de déterminer si l’Union reste unie ou si Donald Trump peut la
diviser.
Le désaccord entre les gouvernements européens sur l’utilisation d’avoirs
russes, gelés depuis l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, pour financer
la reconstruction du pays a mis au jour une fracture plus profonde sur le
continent sur la façon de faire face à un nouvel ordre mondial et à une pression
sans précédent des Etats-Unis.
“Ils veulent nous affaiblir”, a déclaré un haut responsable européen au fait des
relations transatlantiques et des préparatifs du sommet.
Le Conseil européen de cette semaine doit faire deux choses. Les dirigeants ont
besoin de résultats tangibles, notamment en ce qui concerne le financement de
l’Ukraine. Mais les gouvernements dirigés par des partis traditionnels estiment
aussi qu’ils doivent défendre l’UE, alors que la Maison-Blanche tente
d’influencer sa politique et que les leaders européens sont plus nombreux que
jamais — du Hongrois Viktor Orbán au Tchèque Andrej Babiš — à rejeter la
doctrine dominante de Bruxelles.
“La capacité d’action de l’Union européenne sera gravement compromise pour des
années” si elle ne parvient pas à conclure un accord sur le financement de
l’Ukraine, a alerté le chancelier allemand Friedrich Merz lors d’une interview à
la télévision allemande. “Nous montrerions au monde que nous sommes incapables
de nous unir et d’agir à un moment aussi crucial de notre histoire pour défendre
notre propre ordre politique sur ce continent européen.”
Les responsables de l’administration Trump ont poussé les gouvernements
européens — ceux qu’ils considèrent comme les plus amicaux du moins — à rejeter
le plan visant à utiliser 210 milliards d’euros d’actifs russes pour financer
l’Ukraine, relatent à POLITICO quatre responsables de l’UE participant aux
discussions.
Lorsque les dirigeants européens se sont réunis à Bruxelles en octobre, ils ne
sont pas parvenus à un accord sur les avoirs gelés, parce que la Belgique s’y
est opposée. Deux mois plus tard, il est clair que le problème de l’UE n’est pas
vraiment la Belgique, mais bien Donald Trump.
La Commission européenne et les Etats membres les plus influents ont négocié
entre eux depuis, en essayant d’obtenir le soutien du Premier ministre belge
Bart De Wever ― son approbation est cruciale, car son pays abrite la plupart des
avoirs russes gelés en Europe. Les discussions se sont intensifiées depuis une
semaine, l’UE cherchant à donner des garanties à la Belgique.
Mais les chances de parvenir à un accord ont empiré au lieu de s’améliorer, même
au cours de la journée de mardi, déplore le haut responsable précité, qui
s’exprime sous couvert d’anonymat pour pouvoir parler librement. “J’avais envie
de pleurer”, confie-t-il, étant donné l’ambiance qui régnait lors d’une réunion
des ministres des Affaires européennes à Bruxelles pour préparer le sommet.
“LES ETATS-UNIS NE SONT PLUS LE LEADER DU MONDE LIBRE”
L’Ukraine a désespérément besoin d’argent, il lui faut 71,7 milliards d’euros
pour l’année prochaine. Si l’argent ne commence pas à affluer d’ici avril, elle
devra réduire ses dépenses publiques, ce qui pourrait avoir un impact sur son
moral et sa capacité à continuer à se défendre, près de quatre ans après le
début de la guerre.
Le gouvernement belge explique que son opposition à l’utilisation des actifs
russes pour financer le prêt est due à la nécessité de protéger ses propres
contribuables, afin qu’ils ne soient pas mis à contribution au cas où l’argent
devait être remboursé.
Pour les autres pays européens, il s’agit d’une question de géopolitique plus
large.
La campagne d’influence américaine, qui a vu les responsables de
l’administration Trump contourner Bruxelles et passer par des canaux détournés
avec les Etats membres, a conduit l’Italie, la Bulgarie, Malte et la Tchéquie à
rejoindre le groupe des pays dissidents.
“La capacité d’action de l’Union européenne sera gravement compromise pour des
années” si elle ne parvient pas à conclure un accord sur le financement de
l’Ukraine, a alerté le chancelier allemand Friedrich Merz lors d’une interview à
la télévision allemande. | Sven Hoppe/Getty Images
Un échec serait une catastrophe pour la position de l’UE dans le monde, estiment
des responsables européens, compte tenu du message que cela enverrait, non
seulement à la pugnace administration Trump — qui, dans sa stratégie de sécurité
nationale publiée au début du mois, a indiqué soutenir les mouvements
eurosceptiques —, mais aussi au président russe Vladimir Poutine, qui remet
ouvertement en cause la souveraineté des anciens Etats soviétiques.
Manfred Weber, le président du Parti populaire européen, la plus grande
formation politique de l’UE, a dressé mardi un constat saisissant de la
détérioration des relations.
“Les Etats-Unis ne sont manifestement plus le leader du monde libre”, a-t-il
lancé devant les journalistes à Strasbourg, où le Parlement européen siège cette
semaine. L’administration Trump “prend ses distances avec nous”.
Une Ukraine à court d’argent aurait moins de poids dans les négociations de
paix, ce qui compromettrait ses chances d’obtenir la paix durable dont elle a
besoin pour se reconstruire après quatre années de guerre.
“Je n’ai même pas le mot juste”, a concédé le Premier ministre estonien Kristen
Michal à POLITICO lorsqu’on lui a demandé ce qui se passerait si l’UE ne
parvenait pas à obtenir un accord de prêt. Kiev a besoin de savoir “que l’Europe
soutient l’Ukraine quoi qu’il arrive. Qu’ils ne sont pas obligés d’accepter un
mauvais accord.”
Selon un projet de plan de paix négocié par la Maison-Blanche et le Kremlin,
Washington souhaite utiliser une partie des avoirs russes gelés pour financer
les efforts de reconstruction menés par les Etats-Unis. L’emploi de ces actifs
au profit de l’Ukraine dans le cadre d’un prêt de réparation permettrait à Kiev
de décider de l’utilisation de cet argent, la France plaidant pour une approche
européenne priorisant les dépenses militaires.
Donald Trump fait également pression sur le président ukrainien Volodymyr
Zelensky pour qu’il cède à la Russie des pans entiers de territoires fortement
protégés et stratégiquement importants dans le Donbass — des territoires que le
Kremlin ne contrôle pas à l’heure actuelle.
La Maison-Blanche a rejeté les accusations d’ingérence de Bruxelles.
“Il ne faut pas prendre au sérieux les propos de sources anonymes qui n’ont pas
assisté à ces discussions”, a rétorqué Anna Kelly, porte-parole adjointe de la
Maison-Blanche. “Le seul objectif des Etats-Unis est de ramener la paix dans ce
conflit […]. Les Ukrainiens et les Russes ont tous deux clairement exprimé leurs
positions concernant les avoirs gelés, et notre seule tâche est de faciliter des
échanges qui peuvent in fine déboucher sur un accord.”
Mardi, alors que les négociations battaient de l’aile, les responsables et les
dirigeants de l’UE ont de plus en plus évoqué l’arme de destruction massive :
faire adopter le prêt destiné à financer les réparations à la majorité
qualifiée, c’est-à-dire ignorer les objections de certains pays et aller de
l’avant malgré tout. Mais certains responsables publics pensent que cette option
déchirerait une Union déjà fracturée et risquerait de la plonger dans une
véritable crise.
Une autre solution consiste, pour certains pays, à proposer simplement des prêts
bilatéraux limités.
“Il est important que la Belgique participe” à l’accord, “mais on verra”, a
déclaré la Première ministre lettonne Evika Siliņa à POLITICO mardi. “Si c’est
[un vote à la majorité qualifiée] la seule [option], pourquoi pas ?”
“Il est important que l’UE montre sa force et sa capacité à prendre des
décisions fortes, car nous y travaillons depuis longtemps déjà et nous avons
promis à l’Ukraine de l’aider avec des ressources financières — et les avoirs
gelés sont vraiment une bonne source”, a-t-elle poursuivi.
Et Evika Siliņa d’ajouter : “Pour la Belgique, je pense que je ne souhaite pas
qu’elle devienne la deuxième Hongrie.” POLITICO a rapporté la semaine dernière
que des diplomates avaient averti que la Belgique, en restant récalcitrante à
l’accord sur les avoirs russes, risquait d’être isolée dans le processus
décisionnel de l’UE.
“Je n’ai même pas le mot juste”, a déclaré le Premier ministre estonien Kristen
Michal à POLITICO lorsqu’on lui a demandé ce qui se passerait si l’UE ne
parvenait pas à obtenir un accord de prêt. | Nicolas Economou/Getty Images
Pour l’Ukraine, le prêt de réparation financé par les actifs russes serait la
meilleure solution pour combler le trou dans ses finances — le soutien du FMI au
pays dépend de ce plan.
Mais Volodymyr Zelensky, lors d’une conversation WhatsApp avec des journalistes
lundi, s’est montré pragmatique. Il ne se soucie pas de la manière dont
l’Ukraine reçoit l’argent, du moment qu’elle le reçoit.
“Bien sûr, nous aimerions vraiment utiliser les [avoirs russes] pour restaurer
notre Etat”, car “il est juste que les Russes paient pour la destruction”. Mais,
a-t-il ajouté, “un prêt de réparation ou tout autre format basé sur le montant
des avoirs gelés de la Russie — entre 150 et 200-210 milliards de dollars au
total — changerait vraiment la donne”.
Les discussions entre les responsables européens n’ayant pas abouti à un accord,
les dirigeants en personne auront la tâche inhabituelle, lors du sommet de
jeudi, de devoir trouver eux-mêmes une solution.
Victor Jack a contribué à cet article depuis Helsinki. Gabriel Gavin et Nick
Vinocur depuis Bruxelles, Veronika Melkozerova depuis Kiev, Max Griera depuis
Strasbourg et Daniella Cheslow depuis Washington.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
De Lisbonne à Tallinn, les Européens sont accablés par la flambée des prix de
l’immobilier. Cette semaine, Bruxelles a l’intention de faire quelque chose pour
y remédier.
“C’est une vraie crise”, a souligné le commissaire européen au Logement, Dan
Jørgensen, lors d’un entretien à POLITICO, avant l’approbation du tout premier
plan pour le logement abordable de l’UE. “Et il ne suffit pas d’en parler.”
Ainsi, les mesures prévues visent à libérer des fonds publics pour la
construction de nouveaux logements, analyser la spéculation sur le marché de
l’immobilier, et donner aux autorités régionales et locales des outils pour
freiner les locations de courte durée qui contribuent à la pénurie de logements.
“Le plan sera un mélange d’actions concrètes au niveau de l’UE et de
recommandations que les Etats membres pourront appliquer”, a détaillé Dan
Jørgensen. Ce dernier a aussi précisé que la Commission européenne souhaite
donner aux gouvernements nationaux, régionaux et locaux les moyens d’apporter de
réels changements sur le terrain, sans pour autant outrepasser son rôle dans un
domaine où elle n’a pas de compétence officielle.
“C’est un réel problème qui touche des millions de personnes, et l’inaction fait
le jeu des populistes de droite”, a fait remarquer Dan Jørgensen, mentionnant
les partis ultranationalistes qui ont attisé le mécontentement face à la flambée
des prix de l’immobilier pour remporter d’importantes victoires électorales dans
des pays comme les Pays-Bas et le Portugal.
“Normalement, l’UE n’a pas joué un grand rôle dans ce domaine”, a-t-il
poursuivi. “Il faut que cela change.”
DE L’ARGENT, DES OUTILS ET DE LA TRANSPARENCE
La mesure la plus concrète qui sera annoncée cette semaine est la révision des
règles relatives aux aides d’Etat, afin de permettre aux gouvernements nationaux
de construire plus facilement des logements abordables.
Les Etats membres se plaignent depuis longtemps de ne pouvoir utiliser les fonds
publics que pour fournir des logements aux familles à faibles revenus. Compte
tenu du fait que même les personnes appartenant à la classe moyenne ont
aujourd’hui du mal à se loger, la nouvelle réglementation permettra de débloquer
de l’argent public pour tous les groupes exclus du marché de l’immobilier.
Le plan donnera également aux autorités nationales, régionales et locales les
moyens de cibler les appartements touristiques qui exacerbent la pénurie de
logements dans des villes comme Barcelone, Florence et Prague.
“Je ne suis pas du côté de ceux qui demandent l’interdiction des locations de
courte durée”, a prévenu Dan Jørgensen, ajoutant que ces plateformes ont permis
aux voyageurs de vivre l’Europe différemment et ont fourni à certaines familles
une source de revenus nécessaire. Mais le modèle s’est développé à un rythme
“que personne n’aurait pu imaginer, les locations de courte durée représentant
20% des logements dans certaines zones très tendues”, a-t-il pointé. Cela s’est
transformé en une “machine à fric au lieu de ce que c’était censé être”.
Le commissaire a insisté sur le fait que ce sont les dirigeants nationaux,
régionaux et locaux qui choisiront en dernier ressort d’utiliser ou non les
outils de contrôle des locations de courte durée. “Nous n’allons pas forcer les
gens à faire quoi que ce soit”, a-t-il assuré. “Si vous estimez que le statu quo
convient, vous pouvez laisser les choses comme elles sont.”
Par ailleurs, une section plus abstraite du plan visera également à lutter
contre la spéculation sur le marché de l’immobilier.
“C’est une vraie crise”, a souligné le commissaire européen au Logement, Dan
Jørgensen, lors d’un entretien à POLITICO. | Lilli Förter/Getty Images
Tout en insistant sur le fait qu’il n’est “pas contre ceux qui gagnent de
l’argent”, Dan Jørgensen a souligné que le parc immobilier européen était traité
comme “l’or, le bitcoin et d’autres investissements réalisés dans le seul but de
gagner de l’argent”, en ignorant le rôle vital du logement pour la société dans
son ensemble. “Avoir un toit au-dessus de la tête, une maison décente […] est un
droit de l’homme.”
Dans un premier temps, le plan de cette semaine proposera que l’UE produise une
analyse de la spéculation afin de déterminer l’ampleur du problème. Toutefois,
Dan Jørgensen a reconnu qu’il pourrait s’avérer difficile d’utiliser les données
obtenues pour prendre des mesures concrètes afin de lutter contre la
financiarisation du marché. “Bien que personne ne prétende que ce problème
n’existe pas, il y a un débat politique sur la question de savoir s’il s’agit
d’une bonne ou d’une mauvaise chose.” Mais la régulation est essentielle au bon
fonctionnement du marché intérieur, a-t-il ajouté.
DES RECOMMANDATIONS
Le plan pour le logement de la Commission comprendra également une nouvelle
stratégie concernant la construction. Elle visera notamment à réduire les
formalités administratives et à créer des normes communes, de sorte que les
matériaux de construction fabriqués à des prix compétitifs dans un Etat membre
puissent être facilement utilisés pour des projets de logement dans un autre.
En outre, un appel d’offres sera lancé pour répondre aux besoins de plus d’un
million de sans-abri européens, dont beaucoup ne sont pas citoyens des pays dans
lesquels ils dorment dans la rue. “Nous voulons examiner leurs droits et la
manière dont ils sont respectés”, a exposé Dan Jørgensen. “Nous parlons d’êtres
humains qui ont des besoins, de personnes qui méritent notre aide et notre
compassion.”
Le commissaire a expliqué que la complexité de la crise du logement nécessite
une approche “holistique”, l’amenant à travailler en tandem avec les
vice-présidents exécutifs de la Commission, Teresa Ribera (Concurrence) et
Roxana Mînzatu (Droits sociaux), ainsi que Stéphane Séjourné (Marché intérieur)
et Henna Virkkunen (Technologies numériques), entre autres.
Il a également souligné que le paquet de mesures ne constituait pas une prise de
pouvoir de la part de la Commission et que les autorités nationales, régionales
et locales étaient toujours les mieux placées pour traiter de nombreux aspects
de la crise. “Mais”, a-t-il ajouté, “il y a des domaines dans lesquels nous
n’avons rien fait et dans lesquels nous pouvons faire quelque chose”.
Bien qu’une grande partie du plan consiste en des recommandations que les Etats
membres ne seront pas contraints de mettre en œuvre, Dan Jørgensen a mis en
garde contre le fait de les ignorer. La Commission propose des solutions, a-t-il
développé, et “les décideurs politiques devront rendre des comptes à leurs
populations s’ils ne font pas des choses qu’il est évident qu’ils pourraient
faire”.
“Les citoyens normaux profiteront de toutes les occasions pour faire connaître
leurs exigences, que ce soit lors des élections locales, nationales ou
européennes”, a poursuivi Dan Jørgensen. “Je le dis respectueusement aux
décideurs de toute l’Europe : soit ils prennent ce problème au sérieux, soit ils
acceptent de céder le pouvoir aux populistes.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.