La chute du couple Instagram le plus influent de la scène politique italienne, à
la suite d’un scandale de fraude sur des ventes de pandoro (un gâteau de Noël),
émeut la Botte. Une histoire dans laquelle la présidente du Conseil des
ministres Giorgia Meloni et son vice-président Matteo Salvini font partie des
figurants.
Chiara Ferragni, auparavant visage de la mode italienne sur les réseaux sociaux
et coqueluche de la gauche, risque une peine de prison cette semaine dans
l’affaire dite du “Pandoro gate”. Elle est accusée d’avoir trompé les
consommateurs en 2023 en encourageant la vente, à des prix bien plus élevés que
sur le marché, de ces brioches en forme d’étoile saupoudrées de sucre, et dont
les bénéfices étaient censés soutenir les enfants malades.
Son procès a débuté fin novembre à Milan et le verdict est attendu pour le 14
janvier. Les procureurs ont requis une peine de vingt mois de prison. Chiara
Ferragni nie catégoriquement tout acte répréhensible. “Tout ce que nous avons
fait, nous l’avons fait de bonne foi, aucun d’entre nous n’en a profité”,
a-t-elle affirmé au tribunal le 25 novembre.
Son ex-mari, le rappeur devenu activiste Federico Lucia, connu sous le nom de
Fedez, n’a pas été inculpé dans cette affaire. Mais la pression médiatique a eu
raison de leur mariage et Federico Luciail a opéré un virage à droite sur le
plan politique qui n’est pas passé inaperçu.
Avant même le début du procès, l’affaire était politique. Le couple glamour
était célèbre pour son engagement dans des causes progressistes, s’opposant au
courant catholique plus traditionaliste. Ils se sont attaqués aux
discriminations, ont fait campagne pour les droits des personnes LGBTQ+ et ont
collecté des fonds pour les unités de soins intensifs lors de la pandémie de
Covid.
Dès que le scandale a éclaté, Giorgia Meloni s’est empressée de qualifier Chiara
Ferragni de mauvais exemple.
“Les vrais modèles […] ne sont pas les influenceurs qui gagnent beaucoup
d’argent en vantant les mérites de panettoni coûteux prétendument destinés à des
œuvres de charité”, a-t-elle déclaré lors du rassemblement de l’extrême droite
italienne, Atreju, en 2023.
Chiara Ferragni et son mari Federico Leonardo Lucia, lors de la 76e Mostra de
Venise, le 4 septembre 2019 au Lido de Venise. | Alberto Pizzoli/AFP via Getty
Images
Quelques mois plus tard, en 2024, Meloni a présenté un projet de loi — désormais
appelé loi Ferragni — visant directement les influenceurs soupçonnés de tromper
leurs fans avec des promotions marketing clinquantes. La proposition de loi
n’est pas la base juridique sur laquelle s’appuient les poursuites engagées
contre Chiara Ferragni — qui relèvent des lois existantes sur la protection des
consommateurs et la fraude —, mais elle a été largement interprétée comme une
réponse politique au scandale qui porte son nom.
En revanche, Matteo Salvini, le leader du parti de la Ligue, a pris la défense
de Chiara Ferragni, se disant “choqué” par la “méchanceté et la rancœur”
dirigées contre l’influenceuse et sa famille.
Il faut dire qu’un lien semble s’être tissé entre Fedez et Salvini à la suite du
Pandoro gate.
Autrefois provocateur progressiste et critique virulent de l’extrême droite
italienne, Fedez est apparu plus récemment aux côtés de personnalités de droite,
a invité Roberto Vannacci — qui fait partie de l’aile dure de la Ligue — à
participer à son podcast, et a assisté au congrès des jeunes du parti
conservateur Forza Italia. Dans ses mémoires, il a même fait l’éloge de Matteo
Salvini, qui a été l’une des rares personnalités publiques à prendre de ses
nouvelles régulièrement pendant la période difficile qui a suivi son divorce.
“Il est le seul à m’avoir témoigné une véritable empathie. Et ce, malgré le fait
que nous avions des idées très différentes et que nous avons dit toutes sortes
de choses l’un sur l’autre dans le passé”, a-t-il écrit.
POLITICO a contacté la société de l’influence, Chiara Ferragni Brand, ses
avocats, ainsi que l’agence de relations publiques de Fedez, mais nos demandes
de commentaires sont restées sans réponse.
UN EMPIRE DE L’INFLUENCE
Avant l’affaire, Chiara Ferragni, 38 ans, et Fedez, 36 ans, ont passé une
décennie à bâtir quelque chose d’unique dans la vie publique italienne : un
empire qui mélangeait la mode, l’entrepreneuriat, l’activisme et le
divertissement en une seule machine d’influence très lucrative.
Chiara Ferragni, ancienne étudiante en droit, a lancé le blog The Blonde Salad
avec son partenaire de l’époque en 2009. En 2016, il s’est transformé en
magazine lifestyle et en plateforme d’e-commerce, vendant des talons aiguilles,
des bagages et des sweatshirts conçus par elle, avec son célèbre logo de l’œil
aux longs cils brodé sur la poitrine.
Les maisons de luxe l’ont remarquée. Elle est passée de la blogosphère aux
premiers rangs des fashion weeks, a conclu des partenariats lucratifs et est
devenue l’objet d’une étude publiée par la Harvard Business School.
Le parcours de Fedez est différent. C’était maître dans l’art “d’intercepter les
changements culturels en Italie”, retrace Francesco Oggiano, journaliste et
expert en communication numérique et politique.
Déjà connue en tant que rappeur au début des années 2010, Fedez s’est réinventé
en trublion politique. Il a défié Giorgia Meloni en public, a écrit la chanson
officielle des populistes du Mouvement 5 étoiles en 2014 et profité de ses
apparitions télévisées au concours de chansons de Sanremo pour critiquer les
responsables politiques de droite. Il donnait de la voix, se montrait combatif
et n’hésitait pas à mêler sa célébrité à l’activisme.
Le pandoro est un gâteau de Noël italien moelleux et beurré, en forme d’étoile à
huit branches et saupoudré généreusement de sucre. | Fabio Sepe/Universal Images
Group via Getty Images
Lorsque Chiara Ferragni et Fedez se sont rencontrés en 2016, leur relation est
rapidement devenue une marque partagée. Leur mariage en 2018 a été un événement
médiatique saturé de sponsors. Leur vie de famille s’est déroulée comme une
émission de téléréalité méticuleusement élaborée et très clinquante, suivie par
des millions de personnes.
Et cela a fonctionné. “L’Italie a toujours été orpheline de couples royaux”,
interprète Francesco Oggiano. Le pays “s’est bercé de l’illusion que [Chiara
Ferragni et Fedez] étaient le couple parfait” et a contribué à construire leur
mythe en suivant leurs moindres faits et gestes.
Ils ont pesé de tout leur poids sur la proposition de loi Zan, un texte visant à
protéger les personnes contre la violence et les discriminations fondées sur le
sexe, l’orientation sexuelle, l’identité de genre et le handicap, qui n’a jamais
vu le jour. Ils ont également utilisé leur plateforme pour amplifier l’affaire
Malika, en soutien à une jeune femme chassée de chez elle par sa famille parce
qu’elle aimait une autre femme. Et ont collecté des millions pour les unités de
soins intensifs pendant la pandémie de Covid.
Le duo est devenu une sorte de projet de soft power, offrant une voix à l’Italie
des millennials opposée aux cadres nationalistes et catholiques traditionnels.
Ils n’étaient pas des politiciens, mais leur influence rivalisait avec celle des
responsables politiques aux prises avec un paysage médiatique en pleine
mutation.
LES DESSOUS DU “GATE”
Du fait des opinions et de l’activisme politique du couple, le Pandoro gate a
provoqué une chute spectaculaire.
Fin 2023, Chiara Ferragni s’est associé au confiseur Balocco pour commercialiser
un pandoro en édition limitée dans une boîte rose afin de soutenir l’hôpital
pour enfants Regina Margherita de Turin. Le message était simple : achetez un
pandoro pour soutenir la recherche contre le cancer.
Mais l’aide n’était pas liée aux ventes. Comme l’a révélé la journaliste
Selvaggia Lucarelli, Balocco avait déjà fait don d’un montant fixe de 50 000
euros plusieurs mois auparavant, tandis que Chiara Ferragni recevait une
commission commerciale pour la campagne. Au départ, même l’hôpital n’a pas
compris le fonctionnement de l’offre.
L’autorité italienne de la concurrence (AGCM) a par la suite confirmé ces
informations, concluant que l’emballage, les communiqués de presse et les
messages sur les réseaux sociaux donnaient l’impression trompeuse que les
consommateurs soutenaient directement l’initiative caritative. En réalité,
aucune part des ventes n’a été reversée, alors que les sociétés de Chiara
Ferragni ont gagné plus de 1 million d’euros grâce à la campagne.
Les gendarmes de la concurrence ont infligé à Chiara Ferragni et Balocco une
amende de plus de 1,4 million d’euros pour pratiques commerciales trompeuses, et
ont pointé que des sociétés liées à l’influenceuse avaient profité du schéma.
Les associations de consommateurs ont demandé aux procureurs d’enquêter sur les
fraudes potentielles et d’envisager de geler les comptes des entreprises de
Chiara Ferragni.
En 2025, l’affaire s’est déplacé sur le terrain pénal. Les procureurs de Milan
ont intégré les conclusions de l’AGCM dans leur dossier, accusant Chiara
Ferragni de fraude aggravée pour avoir prétendument suscité de fausses attentes
chez les acheteurs.
Pour ses ennemis politiques, le Pandoro gate est un cas où un acte de
philanthropie a été traité comme un accessoire de marketing. Le procureur
général a déclaré, dans le décret qui a décidé que le procès se tiendrait à
Milan, que l’influenceuse “utilisait” la charité “pour renforcer son image”.
L’ATTENTION OU LA RÉPUTATION
Le scandale n’a pas seulement porté atteinte à la marque commerciale du couple.
Il a également terni l’image progressiste qu’ils se faisaient d’eux-mêmes.
“Fedez a toujours été meilleur pour contrôler le récit”, estime Francesco
Oggiano, ce qui explique peut-être pourquoi il a réussi à rester visible dans le
paysage médiatique italien.
Après le divorce, Fedez a repris le contrôle du récit public en écrivant une
autobiographie. Il y décrit comment, déjà en difficulté après une opération du
cancer, il est passé par des hospitalisations, des crises de panique, un
traitement lourd et des périodes de comportement imprévisible, trouvant des
soutiens improbables, notamment auprès de Matteo Salvini.
Puis, s’en est suivi un repositionnement public. Fedez a lancé un nouveau
podcast, dans lequel il reçoit souvent certaines des personnalités de droite les
plus virulentes d’Italie, qu’il s’agisse de responsables politiques ou d’autres
artistes et influenceurs. Il appelle cela le “dialogue” ; ses détracteurs
parlent d’un virage politique. Son public a également changé : plus masculin,
plus sceptique et de plus en plus attiré par une ambiance à la Joe Rogan —
animateur américain de podcast, soutien de Donald Trump lors de la
présidentielle de 2024 — qui attache plus d’importance aux discussions sans
filtre qu’à la clarté idéologique.
Chiara Ferragni a préféré le silence. Les problèmes juridiques, l’effondrement
de sa réputation et le retrait des marques partenaires la poussent aujourd’hui à
se retirer de la scène publique.
Leur chute fait disparaître l’un des rares contrepoids avec une forte visibilité
à l’actuel gouvernement nationaliste qui maîtrise désormais la communication
numérique.
Que reste-t-il de leur héritage ? Au niveau national, lorsqu’il s’agit de
campagnes de marketing, “les marques sont certainement plus prudentes”, constate
Francesco Oggiano.
Chiara Ferragni doit désormais affronter une bataille juridique et la pente est
raide pour retrouver la confiance du public. Fedez, lui, a troqué l’activisme
contre des contenus de divertissement et d’opinion dans son podcast. Leur marque
commune, faite d’optimisme entrepreneurial et de plaidoyer progressiste, s’est
évaporée.
Elle a payé un plus lourd tribut que Fedez, mais les deux carrières ont toujours
été construites sur un compromis.
Comme le dit Francesco Oggiano : “Il faut choisir entre l’attention et la
réputation. Certains choisissent la réputation avant tout, et dès qu’il y a le
moindre scandale, tout s’écroule.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
Tag - concurrence
Un message de Bruxelles à Google : pourriez-vous vous démanteler, s’il vous
plaît ?
Le géant de la tech doit indiquer ce mois de novembre comment il entend se
conformer à la décision de la Commission européenne de septembre, qui a estimé
qu’il avait abusé de sa position dominante dans le secteur de la publicité en
ligne.
Après avoir infligé à Google une amende de 2,95 milliards d’euros, Bruxelles
envisage ce qui était auparavant impensable : la vente définitive d’une branche
d’une entreprise américaine, de préférence volontaire, mais potentiellement
forcée si nécessaire.
La situation est “très inhabituelle”, souligne Anne Witt, professeure de droit
de la concurrence à l’Edhec Business School de Lille.
“Les remèdes structurels sont presque sans précédent au niveau de l’UE”,
ajoute-t-elle. “C’est vraiment l’artillerie lourde.”
Dans sa décision de septembre, la Commission a franchi “un pas inhabituel et
sans précédent”, selon Anne Witt, en demandant à Google de proposer elle-même la
solution, tout en précisant, avec prudence, que toute solution ne comprenant pas
une vente de certaines parties de son activité de technologie publicitaire
tomberait sous le coup de l’autorité antitrust de l’UE.
“Il semble que le seul moyen pour Google de mettre un terme à son conflit
d’intérêts soit une solution structurelle, comme la vente d’une partie de son
activité Adtech”, avait déclaré à l’époque la vice-présidente exécutive de la
Commission Teresa Ribera, chargée des questions de concurrence.
Alors que la date limite à laquelle Google doit informer la Commission de ses
intentions approche, la possibilité d’un démantèlement ordonné par Bruxelles
d’un champion américain de la tech ne passera probablement pas inaperçue à
Washington, même si l’administration de Donald Trump mène ses propres poursuites
contre le moteur de recherche. (Google représente 90% des revenus d’Alphabet, la
holding valorisée à 3 300 milliards de dollars dont le siège se trouve à
Mountain View, en Californie.)
La vice-présidente exécutive de la Commission, Teresa Ribera, chargée des
questions de concurrence. | Thierry Monasse/Getty Images
Google a déclaré qu’elle ferait appel de la décision de la Commission, qui,
selon la firme, exige des changements qui nuiraient à des milliers d’entreprises
européennes. “Il n’y a rien d’anticoncurrentiel dans le fait de fournir des
services aux acheteurs et aux vendeurs de publicités, et il y a plus
d’alternatives à nos services que jamais auparavant”, a écrit Lee-Anne
Mulholland, vice-présidente et responsable monde des affaires réglementaires de
Google, dans un billet de blog en septembre.
DES ENQUÊTES PARALLÈLES
Le fait de proposer un démantèlement volontaire de Google marque l’aboutissement
d’une décennie d’application des règles antitrusts de l’UE sur les marchés
numériques, au cours de laquelle les mesures “comportementales” n’ont guère
porté leurs fruits, et un alignement unique, sur le calendrier comme sur le
fond, entre les Etats-Unis et l’UE dans leurs enquêtes menées en parallèle sur
la domination de Google en matière de technologie publicitaire.
“Il aurait été impensable, il y a dix ans, qu’il y ait une affaire aux
Etats-Unis et une affaire similaire en Europe dont l’issue potentielle serait un
démantèlement”, retrace Cori Crider, directrice exécutive du Future of Tech
Institute, qui plaide en faveur d’un démantèlement.
La Commission a officiellement lancé l’enquête sur l’ensemble des technologies
publicitaires de Google en 2021, à la suite d’une série de plaintes émanant
d’entreprises de presse qui avaient vu Google prendre le contrôle du système
d’enchères en temps réel où les éditeurs et les annonceurs s’accordent sur le
prix et l’emplacement des publicités en ligne.
Le contrôle par Google de ces enchères, ainsi que de l’infrastructure utilisée
par les deux côtés du marché, revient à permettre à Goldman Sachs ou à Citibank
de posséder la Bourse de New York, a illustré le ministère américain de la
Justice dans son action en justice en 2023.
Cela a également créé une situation dans laquelle, des deux côtés de
l’Atlantique, des entreprises de presse en difficulté financière ont vu Google
absorber une part croissante des revenus de la publicité en ligne et, en fin de
compte, constituer une menace pour le journalisme lui-même.
“Il ne s’agit pas d’une simple affaire de droit de la concurrence, mais de
l’avenir du journalisme”, a estimé Alexandra Geese, eurodéputée allemande des
Verts. “Les éditeurs n’ont pas de revenus parce qu’ils n’ont pas de trafic sur
leurs sites web, et c’est l’algorithme de Google qui décide des informations que
nous voyons”, a-t-elle ajouté.
De l’autre côté de l’Atlantique, les éditeurs se sont aussi retrouvés dans une
situation difficile.
En avril, le juge fédéral chargé de superviser le procès intenté par le
gouvernement américain contre Google a considéré que le moteur de recherche
avait illégalement maintenu son monopole sur certaines parties du marché de la
technologie publicitaire.
Un porte-parole de l’entreprise a déclaré que celle-ci n’était pas d’accord avec
les accusations de la Commission. | Nurphoto via Getty Images
Le tribunal du district de Virginie a tenu un procès de deux semaines sur les
mesures pour corriger la situation en septembre. L’administration Trump a
préconisé la vente de la partie gérant les enchères et l’annulation de la fusion
de Google avec DoubleClick en 2008, qui lui a permis de dominer le marché de la
publicité en ligne. La juge Leonie Brinkema entendra le plaidoyer final du
gouvernement le 17 novembre et devrait rendre son verdict dans les mois à venir.
LES PLANÈTES SONT ALIGNÉES
Pour les détracteurs de Google, c’est le contexte idéal pour que la Commission
pousse pour une solution structurelle musclée.
“Si vous ne parvenez pas à mettre en place des solutions structurelles
maintenant, alors que les Etats-Unis sont sur la même longueur d’onde, il est
peu probable que vous y parveniez un jour”, estime Cori Crider.
Parvenir au démantèlement peut toutefois s’avérer difficile sur le plan
juridique et politique.
Malgré cet alignement et les désillusions face à l’impact des amendes et des
solutions comportementales, la Commission est toujours confrontée à un “obstacle
majeur” sur le plan juridique, si elle n’est pas satisfaite de la solution
proposée par Google, avance Anne Witt.
Le système juridique américain est plus propice à ordonner des démantèlements, à
la fois parce que les magistrats ont un large champ d’action pour réparer un
préjudice causé au marché, mais aussi parce que les procès intentés par le
gouvernement américain pour démanteler Google et Meta s’appuient sur des
précédents historiques, souligne Anne Witt, ce qui n’est pas le cas en Europe.
Quoi qu’il en soit, Google doit déposer ses propositions de mesures correctives
dans les soixante jours suivant la notification de la décision de la Commission
annoncée le 5 septembre.
Un porte-parole de l’entreprise a déclaré que celle-ci n’était pas d’accord avec
les accusations de la Commission, et donc avec l’idée que des mesures
correctives structurelles seraient nécessaires. L’entreprise devrait déposer son
recours dans les prochains jours.
Bien que Google ait suggéré des ventes d’actifs à la Commission au cours de
l’enquête antitrust — une idée rejetée par Bruxelles —, l’entreprise n’a pas
l’intention de céder l’intégralité de sa technologie publicitaire, selon une
personne au fait du dossier, à qui l’anonymat a été accordé en raison du
caractère sensible de l’affaire.
En fin de compte, ce qui se passera à Bruxelles pourrait dépendre de ce qui se
passera dans l’affaire américaine.
Bien qu’une cession ordonnée par un tribunal d’une partie des activités de
Google dans le domaine de la technologie publicitaire soit concevable, les juges
américains ont émis des doutes sur ce genre de solution structurelle au cours
des derniers mois, rappelle Lazar Radic, maître de conférences en droit à
l’université IE de Madrid et affilié à l’International Center for Law and
Economics, un think tank pro-Big Tech.
“Les alternatives comportementales sont toujours sur la table”, signale Lazar
Radic, à propos de l’affaire américaine.
La Commission voudra probablement s’aligner sur les Etats-Unis si le tribunal de
Virginie se range du côté du ministère de la Justice, analyse Damien Geradin,
conseiller juridique du European Publishers Council — dont Axel Springer, la
maison mère de POLITICO, est membre — qui a introduit l’affaire. Inversement, si
le tribunal opte pour une réparation plus faible que celle proposée, la
Commission sera obligée d’aller plus loin, selon le juriste.
“C’est dans ce cas où des solutions structurelles seront nécessaires. Je ne
pense pas que la [Commission européenne] puisse se contenter de moins”, précise
Damien Geradin.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
BRUXELLES — Aux dernières nouvelles, Mario Draghi ne semblait pas très satisfait
des progrès réalisés par l’UE en suivant son plan de relance de l’économie
européenne.
L’Europe doit réagir au “wake-up call très brutal de Trump”, a-t-il déclaré le
mois dernier, qualifiant l’Union de “mal équipée” pour faire face aux défis
mondiaux.
Un an après la publication du rapport sur la compétitivité, la Commission
européenne a lancé une multitude d’initiatives politiques portant des noms
accrocheurs, tels que “la boussole pour la compétitivité” et “le Pacte pour une
industrie propre”. Dans la plupart des cas, il semble que l’ambition soit là. Ce
qui fait défaut, c’est l’adhésion nécessaire des gouvernements nationaux.
Le European Policy Innovation Council, un think tank basé à Bruxelles, partage
l’impression qu’il y a eu beaucoup d’idées mais peu de réalisations. Son
“Observatoire Draghi” a mesuré les progrès accomplis dans divers domaines
politiques et, selon ses calculs, 11% des propositions sont “pleinement mises en
œuvre”.
Il est maintenant temps pour les experts politiques de POLITICO Pro de se
prononcer.
LE BUDGET : LOIN DU COMPTE
La Commission a créé un fonds de 409 milliards d’euros, dans le cadre du budget
septennal de l’UE, afin de financer la relance de l’industrie européenne.
Sa présidente, Ursula von der Leyen, a fait valoir que cela permettrait aux
entreprises du Vieux Continent de se développer rapidement et de réduire les
formalités administratives pour obtenir des subventions de l’UE, deux priorités
défendues par Mario Draghi.
Mais le zèle réformateur d’Ursula von der Leyen a été sapé par les gouvernements
nationaux et par certains de ses propres commissaires, qui se sont opposés à des
réductions importantes des subventions accordées aux agriculteurs et aux régions
les plus pauvres. Celles-ci ont toujours constitué une part importante du budget
et sont dépensées au niveau national pour l’essentiel.
La taille globale du budget proposé — qui représente 1,26% du revenu national
brut de l’UE, remboursement de la dette post-Covid inclus — est loin d’être à la
hauteur des défis soulignés par Mario Draghi.
Draghi-omètre :
FINANCE : DE L’AMBITION, MAIS PEU DE RÉSULTATS À CE STADE
L’appel de Mario Draghi en faveur d’un véritable marché unique de
l’investissement dans l’UE a été entendu. La nouvelle Commission von der Leyen,
entrée en fonction l’année dernière, en a fait une priorité politique et lui a
donné un nouveau nom clinquant : “l’union de l’épargne et de l’investissement”.
Elle a ajouté de nouvelles initiatives à “l’union des marchés des capitaux”,
vieille de 10 ans.
Jusqu’à présent, l’ambition semble respectable, mais bon nombre des propositions
centrales, comme les plans visant à instaurer une supervision européenne unique
des marchés de capitaux et à lever les barrières nationales pour les
entreprises, telles que les Bourses et les chambres de compensation, restent à
venir.
Comme pour tout ce qui concerne les idées de Mario Draghi, il faut s’attendre à
une opposition nationale et sectorielle à de nombreux projets de la Commission,
en particulier lorsqu’ils touchent à des domaines délicats pour les
gouvernements, comme la fiscalité ou les règles en matière d’insolvabilité.
Il ne serait donc pas surprenant qu’il fasse à nouveau, dans un an, un discours
frustré sur l’absence de progrès.
Draghi-omètre :
DETTE COMMUNE : VOYONS VOIR
Mario Draghi a toujours plaidé en faveur d’un emprunt commun de l’UE, du type de
celui qui a été contracté pendant la pandémie pour financer la reprise
économique.
Les nouveaux fonds pourraient aider à financer de grands projets
d’infrastructure dans l’ensemble de l’Union. Plus important encore peut-être,
cela permettrait de créer ce que l’on appelle un “actif européen sûr”,
c’est-à-dire une vaste réserve de dette négociable qui pourrait attirer des
investissements du monde entier, contribuer à promouvoir l’utilisation de l’euro
comme monnaie à l’échelle internationale et servir de référence pour les prêts
dans l’ensemble de l’Union européenne.
Mais il y a quelques grands “mais”.
Les emprunts conjoints ont toujours été un tabou politique, bloqués par les pays
dits frugaux, comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Jusqu’à présent, ce tabou reste
largement intact, le chancelier allemand Friedrich Merz s’opposant à toute
nouvelle incursion de l’UE sur le marché des dettes souveraines.
Pourtant, certains signes indiquent que l’ancienne interdiction est en train de
changer : le programme de prêt de 150 milliards d’euros pour la défense
européenne a été financé par des emprunts de l’UE. C’est encore loin de l’énorme
marché des obligations d’Etat américaines, qui se mesure en dizaines de milliers
de milliards de dollars, mais c’est déjà ça.
La nouvelle proposition de budget de la Commission contient également de
nouvelles possibilités d’emprunts conjoints. La question qui reste en suspens
est de savoir si l’UE peut émettre de nouveaux emprunts de manière régulière et
prévisible — comme le font les gouvernements nationaux, et c’est ce que les
investisseurs veulent voir — ou si elle continuera à se tourner vers les marchés
obligataires de manière sporadique. Jusqu’à présent, c’est cette dernière option
qui a été retenue.
Draghi-omètre :
AUTOMOBILE : LE MINIMUM
Sur le papier, l’industrie automobile est l’un des rares domaines où la
Commission a tout ce qu’il fallait. Mario Draghi a appelé à un plan d’action
industriel pour le secteur et à l’adoption par l’exécutif d’une ligne “neutre
sur le plan technologique” dans sa révision des émissions des flottes.
Mais le diable est dans les détails, et ceux-ci sont plus difficiles à trouver.
Peu après le Nouvel An, Ursula von der Leyen a annoncé un “dialogue stratégique”
pour le secteur automobile et a publié un “plan d’action pour l’automobile”. Ce
que le plan manque en détail, il le compense par son optimisme. Les propositions
s’alignent en outre sur de nombreuses recommandations de Mario Draghi, telles
que la mise en place d’un réseau de recharge plus robuste, la promesse d’un
cadre réglementaire pour la conduite autonome et l’introduction de la neutralité
technologique dans la législation de 2035 sur les émissions des voitures.
Mais c’est une histoire connue : le problème se situe au niveau de la mise en
œuvre, qui est toujours à la traîne. Hormis la présentation d’une mesure visant
à accorder aux constructeurs automobiles une certaine indulgence sur leurs
objectifs d’émissions de cette année et l’avancement de la révision de la loi
2035, peu de mesures ont été prises depuis la publication du plan en mars.
Pendant ce temps, les constructeurs automobiles chinois continuent d’importer
leurs véhicules, délaissant les modèles électriques au profit des hybrides, plus
populaires, après que la Commission a frappé les véhicules électriques de
nouveaux droits de douane.
Draghi-omètre :
ENERGIE : DÉPENDANCE EXCESSIVE DES ETATS-UNIS, PEU DE MESURES CONCRÈTES
Le diagnostic de Mario Draghi sur les problèmes auxquels est confrontée
l’économie européenne mettait clairement en évidence les coûts élevés de
l’énergie qui nuisent aux industries du continent. Mais sa prescription —
jusqu’à 500 milliards d’euros d’investissements dans les réseaux électriques
rien que pour cette décennie — s’est avérée une pilule amère à avaler pour la
Commission, à court d’argent.
Depuis, Bruxelles a publié un “plan d’action pour une énergie abordable”, qui
présente une série de mesures visant à réduire les factures. Parmi celles-ci
figure un plan visant à investir dans les infrastructures américaines d’énergies
fossiles afin d’obtenir les meilleurs prix, ce qui a suscité l’indignation des
associations environnementales.
Ursula von der Leyen s’est engagée à dépenser 750 milliards de dollars
supplémentaires pour l’énergie américaine dans les années à venir, dans le cadre
d’un accord commercial avec Washington.
Jusqu’à présent, on ne sait pas très bien ce que cela pourrait signifier pour
les prix de l’énergie, ni même si c’est possible. Jusqu’à présent, pour
l’énergie, le rapport Draghi a donné lieu à de grandes promesses, mais à peu
d’actions.
Draghi-omètre :
TÉLÉCOMS : LES GOUVERNEMENTS NE SONT PAS FANS
Le discours de Mario Draghi — moins d’opérateurs de télécoms, dérégulation, etc.
— est arrivé à Bruxelles à point nommé, soutenant le propre projet de réforme de
la Commission.
Pourtant, ce Telecoms Act est confronté à des vents contraires. Bien que
certaines idées puissent être intégrées dans le règlement sur les réseaux
numériques (DNA) prévu pour décembre, et que les règles relatives aux fusions
soient en cours de réexamen, les gouvernements nationaux ont déjà rejeté une
grande partie des prescriptions de Mario Draghi.
Qu’il s’agisse des régulateurs, des gouvernements nationaux ou des petits
opérateurs, rares sont ceux qui sont prêts à avaler le remède de Draghi en
matière de télécommunications. Ce qui survivra dans la proposition de la
Commission reste incertain — mais il est presque certain qu’il n’obtiendra pas
tout.
Draghi-omètre :
CONCURRENCE : DES PROGRÈS COSMÉTIQUES
Teresa Ribera, la commissaire européenne chargée de la Concurrence, a réagi
rapidement aux appels lancés par Mario Draghi pour que la politique de
concurrence soit adaptée aux défis actuels en matière de productivité et de
croissance.
Au cours des premiers mois de son mandat, elle a rapidement lancé (et achevé)
une révision des lignes directrices de l’Union sur les subventions publiques —
l’encadrement des aides d’Etat dans le cadre du Pacte pour une industrie propre
(CISAF) — afin qu’elles soient mieux adaptées à l’augmentation de la
productivité des entreprises et aux efforts de décarbonation.
Elle a également lancé une vaste révision des lignes directrices accompagnant
les règles de l’UE en matière de fusion d’entreprises, qui, selon Mario Draghi,
devraient être adaptées pour tenir compte des arguments relatifs à l’efficacité
et à l’innovation.
Problème, ces nouvelles lignes directrices sur les fusions ne seront prêtes qu’à
la fin de l’année 2027. En outre, il ne s’agit que de lignes directrices et non
d’un nouveau règlement : les experts prévoient donc une influence limitée sur la
manière dont les responsables de la Commission chargés de la concurrence
évaluent les fusions.
Si le nouvel encadrement des aides d’Etat ne modifie pas radicalement la marge
de manœuvre des pays de l’UE lorsqu’il s’agit de subventionner leur industrie,
même les points les plus ambitieux, comme les réductions sur les factures
d’électricité pour les entreprises gourmandes en énergie, sont assortis de
lourdes conditions. Ceux qui espèrent une révision de la politique de
concurrence conservatrice de l’Union européenne risquent d’être déçus.
Draghi-omètre :
COMMERCE : TOUJOURS LA MÊME CHOSE
Sur ce point, tout dépend de la personne à qui l’on s’adresse. Les secteurs
industriels de l’UE qui demandent plus de protections commerciales trouveront
probablement que la Commission n’est pas à la hauteur. Dans le même temps, elle
a tenu bon face aux pressions chinoises visant à enterrer les droits de douane
sur les voitures électriques pour contrer le soutien de l’Etat de Pékin.
Bruxelles a appliqué ces mesures moins de deux mois après la publication du
rapport Draghi et s’est toujours opposé à l’adoption d’un prix plancher avec les
Chinois depuis.
Mario Draghi a suggéré que la Commission ouvre de nombreuses enquêtes de ce
type, notamment de sa propre initiative et pas seulement sur la base d’une
plainte formelle de l’industrie. Cela ne s’est pas encore produit ; l’affaire
des véhicules électriques reste la seule à ce jour.
Le rapport de l’Italien appelait à une politique économique étrangère
européenne. La guerre tarifaire du président américain Donald Trump a rendu
cette question encore plus urgente.
Mais là encore, peu de choses ont été réalisées pour préparer solidement l’UE à
des temps encore plus difficiles. La réponse longue et coûteuse aux tarifs
douaniers de Trump y est pour beaucoup, de même que la stratégie traditionnelle
de prudence de l’UE en matière de politique commerciale, qui s’en tient aux
règles de l’Organisation mondiale du commerce.
Draghi-omètre :
CYBERSÉCURITÉ : DES PROMESSES, ENCORE DES PROMESSES
L’Europe est confrontée à une guerre conventionnelle à sa frontière orientale et
à une guerre hybride partout ailleurs. Cela signifie des cyberattaques sur les
réseaux énergétiques et les télécommunications, l’ingérence dans les élections
et l’instrumentalisation de l’immigration.
La Commission et les dirigeants du Danemark, de l’Estonie, de la Finlande, de
l’Allemagne, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Pologne et de la Suède ont
publié une déclaration commune de soutien lors du sommet des alliés de l’Otan
sur la mer Baltique, le 14 janvier, avant le lancement de l’opération Baltic
Sentry de l’Alliance visant à renforcer la présence militaire dans la mer
Baltique.
Bruxelles a également affecté 540 millions d’euros à l’infrastructure de
connectivité dans le cadre du programme Mécanisme pour l’interconnexion en
Europe 2024-2027, qui comprend le financement de systèmes de câbles intelligents
conçus non seulement pour transporter des données, mais aussi pour servir de
capteurs d’alerte précoce.
Il promet également de renforcer la capacité européenne de déploiement et de
réparation des câbles en constituant une flotte capable d’intervenir rapidement
dans toutes les eaux de l’UE, mais peu de choses se sont produites depuis que la
vice-présidente exécutive Henna Virkkunen a fait cette déclaration en janvier.
Draghi-omètre :
DÉFENSE : JALOUSEMENT GARDÉE PAR LES ETATS MEMBRES
Si vous lisez certaines lignes du rapport sur la compétitivité présenté par
Mario Draghi il y a un an, il est facile de voir que l’UE l’a écouté. Par
exemple, l’Italien a demandé de “créer un poste de commissaire chargé de
l’industrie de la défense, doté d’une structure et d’un financement appropriés”.
C’est ce qui a été fait, mais c’était la partie la plus facile.
Cette proposition figurait déjà dans le manifeste du Parti populaire européen
d’Ursula von der Leyen pour les élections européennes de juin 2024. Dans le même
rapport, Mario Drgahi appelle à “renforcer la Commission dans son rôle de
coordination dans le domaine de la politique industrielle de défense”. Et c’est
la partie la moins facile.
La défense est une responsabilité nationale et les gouvernements n’ont
généralement pas envie que la Commission joue un rôle plus important.
Le mois dernier, Mario Draghi a répété que les barrières internes étaient l’une
des principales raisons du retard de l’Europe et qu’elles rendaient également le
développement de la défense européenne moins efficace. Bien que les pays de l’UE
aient l’intention d’augmenter leurs investissements militaires de 2 000
milliards d’euros d’ici 2031, “nous avons des barrières internes qui imposent
des droits de douane de 64% sur les équipements et de 95% sur les métaux”,
a-t-il pointé.
Les diplomates soulignent que Mario Draghi défend souvent des idées qui ne sont
pas en phase avec les gouvernements nationaux. Le meilleur exemple remonte à
septembre dernier, lorsqu’il a appelé l’Europe à “fédéraliser une partie des
dépenses d’investissement”. Le mot “fédéralisme” est devenu presque tabou, et
les emprunts dédiés à la défense sur les marchés financiers (ou defense bonds)
sont encore loin de voir le jour.
Draghi-omètre :
SANTÉ : LENTEMENT MAIS SÛREMENT
Peu de commissaires ont repris les messages du rapport Draghi avec autant
d’enthousiasme que celui de la Santé, Olivér Várhelyi. Il s’efforce d’achever
d’ici la fin de l’année une proposition de législation sur les biotechnologies,
qui devrait permettre d’accomplir certaines tâches importantes dans le cadre de
son plan de draghification.
Selon Mario Draghi, le sous-investissement et la bureaucratie sont les
principaux responsables de la faible compétitivité de l’Europe par rapport aux
Etats-Unis et à la Chine en matière d’innovation pharmaceutique et d’essais
cliniques. Le lobby pharmaceutique européen a salué la proposition de budget de
juillet pour l’inclusion d’un programme-cadre de recherche avec un budget accru
de 175 milliards d’euros, mais il affirme que le financement de la recherche en
santé en Europe demeure insuffisant.
Mario Draghi a fait remarquer que le dernier budget d’Horizon Europe allouait
8,2 milliards d’euros à la santé, ce qui est dérisoire par rapport aux 47
milliards d’euros dépensés par les Etats-Unis en 2023. La dernière proposition
de budget de l’UE alloue 22,6 milliards d’euros à la santé, aux biotechnologies
et à la bioéconomie. Un investissement important, mais il y a encore un long
chemin à parcourir.
Sur le plan réglementaire, les recommandations les plus urgentes de l’Italien à
court terme étaient que la Commission maximise l’impact de l’espace européen des
données de santé (EHDS) et mette pleinement en œuvre le règlement relatif à
l’évaluation des technologies de la santé. L’EHDS existe, mais les évaluateurs
nationaux ont eu du mal à obtenir les ressources dont ils ont besoin.
L’une des idées de Mario Draghi, qui consiste en ce que l’UE soutienne des
“centres d’innovation de classe mondiale” sur le modèle des centres
californiens, a déjà été intégrée dans la stratégie sur les sciences de la vie
publiée en juillet. Toutefois, les espoirs de l’industrie de voir un texte
changer la donne reposent toujours sur la législation sur les biotechnologies.
Draghi-omètre :
DURABILITÉ : TOUT EST FAIT, LES ENTREPRISES DISENT MERCI
Le premier grand texte législatif de cette Commission est tout droit sorti du
manuel de Draghi : un projet de loi gigantesque qui réduit toute une série de
lois environnementales pour les entreprises.
Dans le cadre de la proposition de loi de simplification omnibus — qui suit
actuellement le processus législatif —, beaucoup moins d’entreprises seront
soumises à des règles en matière de reporting environnemental, et celles qui le
seront encore verront leurs obligations considérablement réduites.
La portée d’une taxe carbone aux frontières a également été réduite. Les
entreprises sont ravies. Les associations environnementales sont consternées.
Parmi les législateurs, c’est au Parlement européen que la résistance est la
plus forte, mais les groupes de droite ont les moyens de vaincre les opposants
de gauche au projet de loi.
A la suite de la publication du texte en février, la Commission a proposé une
longue liste de réformes qui édulcorent les réglementations environnementales
introduites dans le cadre du Pacte vert européen : des obligations imposées aux
agriculteurs aux réglementations sur les produits chimiques en passant par les
règles contre le greenwashing ; tout cela au nom de la réduction des
“réglementations restrictives” détestées par Mario Draghi.
Draghi-omètre :
AGRICULTURE : LA GRANDE ABSENTE
Le rapport Draghi ne contient aucune proposition concernant l’avenir de
l’agriculture, alors que la politique agricole commune (PAC) représente un tiers
du budget de l’UE. Une recherche Ctrl + F dans le document de 400 pages ne donne
qu’une poignée d’occurrences du mot “agriculture”, principalement en rapport
avec les technologies de l’information, l’intelligence artificielle et
l’observation par satellite.
Ce qui ressort clairement du rapport Draghi, c’est qu’il considère les dépenses
agricoles de l’UE comme une source potentielle d’argent à réallouer vers ses
priorités stratégiques — principalement le renforcement de la compétitivité
industrielle et de la sécurité européenne. La proposition de budget à long terme
et le projet de réforme de la PAC dévoilés en juillet prévoient une réduction de
20% du budget des subventions agricoles, qui passerait ainsi à 300 milliards
d’euros, et ce, sans tenir compte de l’inflation.
La Commission a fait valoir qu’en réalité, le montant allant dans les poches des
agriculteurs restait le même, le financement du développement rural étant
simplement transféré vers des enveloppes gérées par les gouvernements nationaux.
C’est peut-être le cas, mais le rapport Draghi n’en fait pas mention.
Draghi-omètre :
Francesca Micheletti, Carlo Martuscelli, Kathryn Carlson, James Fernyhough,
Mathieu Pollet, Gabriel Gavin, Koen Verhelst, Douglas Busvine, Jacopo Barigazzi,
Jordyn Dahl, Antoaneta Roussi, Rory O’Neill et Gregorio Sorgi ont contribué à
cet article. Ce dernier a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été
édité en français par Jean-Christophe Catalon.
PARIS — L’agenda bien chargé des députés et des sénateurs se prépare à un coup
d’effaceur, maintenant que le gouvernement a été contraint à la démission.
L’examen des textes législatifs prévus en septembre est désormais mis sur pause,
en attendant la nomination d’un nouveau gouvernement de plein exercice.
Une partie du travail parlementaire va se poursuivre malgré tout pendant la
période d’affaires courantes qui s’ouvre.
Dès la mi-septembre, à l’Assemblée nationale, des auditions sont programmées en
commission sur la rentrée scolaire. Plusieurs rapports doivent être examinés,
comme ceux sur l’encadrement des loyers, l’impact des dispositifs fiscaux et
sociaux sur le reste à vivre des travailleurs de la classe moyenne ou encore sur
les conditions d’accueil et d’encadrement des séjours de cohésion du service
national universel.
Le PDG de CMA CGM, Rodolphe Saadé, sera auditionné par la commission des
Affaires économiques le 17 septembre. Le même jour, le sort de la pétition
contre la loi Duplomb aux plus de 2 millions de signatures sera tranché par les
députés, qui devraient décider d’organiser un débat dans l’hémicycle. Il se
tiendra “probablement en octobre, à la reprise de la session ordinaire du
Parlement”, nous précise un conseiller de la présidence de l’Assemblée
nationale.
Dans l’attente des maquettes budgétaires définitives, les rapporteurs des
projets de loi de finances et de loi de financement de la Sécurité sociale ont
également débuté leurs travaux.
PLUIE DE MISSIONS D’INFORMATION
A défaut de discuter et voter des lois, les parlementaires pourront ronger leur
frein sur de nouvelles missions d’information, déjà dans les tablettes pour les
prochaines semaines.
Côté Assemblée, les groupes politiques ont déjà commencé à faire remonter leurs
demandes pour l’ouverture de la session. Dans les tuyaux sondés par POLITICO,
figure ainsi un audit flash du député MoDem Richard Ramos sur l’utilisation
d’hydrocarbures (comme l’hexane) dans la production d’huiles alimentaires.
Sans que tous les rapporteurs aient déjà été nommés, une mission sur le modèle
des résidences gérées (Ehpad, étudiantes, seniors) à l’initiative du groupe EPR
a déjà été approuvée, alors que les députés DR ont obtenu une mission flash sur
la concurrence déloyale dans l’économie du ski, notamment entre moniteurs
français et étrangers.
Au sein de la commission des Finances, présidée par l’Insoumis Eric Coquerel,
des députés plancheront sur le coût, la légitimité et l’efficacité des
dispositifs d’aides publiques aux entreprises, quelques mois après les
conclusions sénatoriales sur le sujet.
Autres cahiers à étrenner : Jean-René Cazeneuve (EPR) et Jacques Oberti (PS)
disserteront sur les services publics de La Poste avant une prochaine loi
postale ; Jean-Didier Berger (EPR) et Jocelyn Dessigny (RN) sur les versements
indus de la Caisse nationale des allocations familiales ; Danielle Simonnet
(Ecologiste) et Thomas Cazenave (EPR) sur le potentiel d’économies de l’IA dans
le secteur public ; Sophie Mette (MoDem) et Karim Ben Cheikh (Ecologiste) sur
les moyens affectés à la diplomatie française.
Côté Affaires sociales, deux missions d’information, déjà arbitrées, doivent
être lancées : l’une sur les chiffres du chômage, l’autre sur le respect du
dialogue social et du paritarisme.
De nouvelles commissions d’enquête pourront aussi être lancées dès la reprise de
la session ordinaire, le 1er octobre. A l’Assemblée, celle qui porte sur la
défaillance des politiques publiques en matière de santé mentale entamera ses
travaux le 9 septembre. Elle avait été demandée par le groupe socialiste juste
avant l’été.
REPRISE DIFFÉRÉE AU SÉNAT, PARLEMENTAIRES EN AUDIT
“Le programme des travaux de contrôle est encore en cours de réalisation. Les
propositions de nouveaux rapports seront examinées à partir d’octobre”, signale
Philippe Mouiller, le président LR de la commission des Affaires sociales.
Au Palais du Luxembourg, en plus de l’examen du budget, l’automne rime
classiquement avec la poursuite de travaux déjà initiés, comme celui sur la
consolidation de la base industrielle et technologique de défense en Europe ou
l’avenir de la filière viticole, avant de lancer un nouveau cycle de missions à
l’approche de l’hiver.
Avant le budget, la commission aux Affaires sociales soldera l’examen de deux
rapports. Un sur des pistes de financement de la Sécurité sociale, conduit par
la rapporteure Elisabeth Doineau (UC) et Raymonde Poncet-Monge (Ecologiste), et
un autre sur le pilotage des politiques de prévention en santé.
En attendant de savoir à qui ils enverront leur copie, plusieurs parlementaires
sont en mission pour l’exécutif. A l’image du député Eric Woerth (EPR) sur la
réforme de la gouvernance du PMU, des sénateurs Yannick Monnet (PCF) et du
député Jean-François Rousset (EPR) sur les dépassements d’honoraires dans les
professions de santé ou bien la sénatrice Sylviane Noël (LR) et le député
Anthony Brosse (EPR), qui ont été invités à élaborer une stratégie de filière
pour l’agritourisme.
Qu’attend la Commission européenne ?
Plus de deux semaines se sont écoulées depuis la date limite qu’elle s’est
imposée pour finaliser ses poursuites contre Apple et Meta pour avoir enfreint
la législation numérique de l’Union européenne. Et il n’y a toujours pas
d’information officielle sur la date à laquelle les pénalités seront imposées,
ni sur leur montant.
La Commission insiste sur le fait qu’il n’y a rien d’anormal, et que le contexte
commercial mondial n’a rien à voir avec ce retard, ni même le point de vue du
président des Etats-Unis Donald Trump pour qui l’application des règles
numériques de l’UE pourrait entraîner des droits de douane “réciproques” dans le
cadre de la guerre commerciale en cours.
Mais plus l’attente se prolonge, plus les spéculations vont bon train sur le
fait que le calendrier serait effectivement dicté par les tensions commerciales
avec les Etats-Unis et qu’il finira par saper la capacité de l’UE à faire
appliquer ses propres lois.
“Le fait que des enquêtes clés soient retardées et politisées dans le contexte
des négociations commerciales envoie un mauvais signal”, estime Stéphanie
Yon-Courtin, eurodéputée française membre du groupe Renew, auprès de POLITICO.
Le fait que les affaires en cours soient “entraînées dans des négociations plus
larges sur les tarifs” douaniers sape la crédibilité de l’UE sur l’application
de la législation numérique, poursuit-elle.
La Commission devait rendre ses décisions dans le cadre de trois enquêtes d’un
an sur les violations par Meta et Apple de la loi sur les marchés numériques
(Digital Markets Act) de l’Union européenne — qui définit comme les entreprises
de la tech doivent opérer sur le marché européen — à partir du 28 mars. Une date
limite que la commissaire à la Concurrence, Teresa Ribera, s’est engagée à
respecter au début de l’année.
Teresa Ribera, commissaire européenne à la Concurrence. | Nicolas Tucat/AFP via
Getty Images
Mais Trump a ensuite déclaré que le DMA équivalait à une “extorsion à
l’étranger” des entreprises américaines. La Maison-Blanche a menacé d’imposer
des droits de douane supplémentaires en réponse à la réglementation du numérique
de l’UE. Et le patron du gendarme de la concurrence aux Etats-Unis a fustigé ces
règles comme étant des “taxes sur les entreprises américaines”.
“Franchement, l’époque où l’on pouvait maintenir la concurrence dans son couloir
sans être affecté par quoi que ce soit d’autre est révolue”, analyse John
Davies, conseiller principal au cabinet de conseil Brunswick et expert
antitrust.
Le retard dans l’annonce des verdicts concernant Meta et Apple indique une
orchestration minutieuse et centralisée du moment où les décisions tomberont,
dans un processus qui n’est pas du ressort de la direction de la concurrence.
Alors que les responsables de la Commission tentent de calmer le jeu en
minimisant les attentes, plus le retard se prolonge, plus il a l’air politique.
Tomaso Duso, qui préside l’organe consultatif du gouvernement allemand en
matière de concurrence, la Monopolkommission, met en garde auprès de POLITICO :
“Si l’application de la loi semble être motivée par des raisons politiques
plutôt que par des évaluations juridiques et économiques, elle risque de perdre
sa légitimité et d’être perçue comme un instrument de représailles économiques
plutôt que comme un outil réglementaire neutre.” Elle risque également de
déclencher une spirale infernale de mesures de rétorsion de la part des
Etats-Unis, ajoute-t-il.
Les responsables politiques pressent la Commission d’agir.
“La Commission a fait de la ‘patience stratégique’ son nouveau mantra lorsqu’il
s’agit de traiter avec les Etats-Unis”, a exposé l’eurodéputée des Verts, Anna
Cavazzini, qui préside la commission du Marché intérieur du Parlement européen.
“Ce mantra doit cesser lorsque les obligations légales de l’UE commencent”,
a-t-elle défendu.
L’eurodéputée des Verts, Anna Cavazzini, qui préside la commission du Marché
intérieur du Parlement européen. | Martin Bertrand/Hans Lucas/AFP via Getty
images
AMENDES VERSUS TAXES
Le fait que des taxes sur les services numériques soient envisagées comme des
représailles aux droits de douane ne fait qu’embrouiller les choses.
L’UE vise la conclusion d’un accord avec l’administration américaine pendant la
pause tarifaire de quatre-vingt-dix jours annoncée par Trump la semaine
dernière. Mais la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a déclaré
au Financial Times jeudi que, s’il n’y avait pas de solution négociée, la
réponse de l’UE pourrait inclure un large éventail de mesures, y compris “un
prélèvement sur les revenus publicitaires des services numériques”.
Pour la Commission, il est clair qu’infliger une amende à une Big Tech pour
violation du DMA et la taxer sur ses revenus publicitaires sont deux choses
distinctes. Mais il est facile de voir comment les deux peuvent s’entremêler au
niveau politique.
Pour les partisans du DMA, il est essentiel de bien séparer les deux.
“Lier l’application du DMA à un différend commercial entre l’UE et les
Etats-Unis porte atteinte à l’intégrité juridique et à la crédibilité du DMA
lui-même”, avertit Tomaso Duso.
Selon Rupprecht Podszun, professeur à l’université Heinrich Heine de Düsseldorf,
il est “extrêmement important” que la Commission “reste ferme et applique
simplement la loi”, afin de rendre les marchés plus équitables et de s’en tenir
à l’Etat de droit.
Mais d’autres experts affirment que l’application du droit de la concurrence a
toujours été politique.
“La Commission fait respecter le droit de la concurrence et le DMA en tant
qu’autorité publique. Cependant, elle décide des affaires en tant qu’organe
politique”, a pointé Monika Schnitzer, qui préside l’organe consultatif du
gouvernement allemand en matière de politique économique, notant que cela inclut
de décider si les affaires sont “abandonnées ou poursuivies avec dévouement”.
Pour John Davies, de Brunswick, si les considérations politiques peuvent être un
facteur dans les affaires d’antitrust, il y a une “grande différence” entre les
étapes normales d’une enquête, au cours desquelles la Commission peut choisir
d’accélérer ou de ralentir une affaire sur la base de considérations politiques,
et la décision finale.
“Le révélateur, c’est au moment de la constatation de l’infraction. C’est là que
ça compte vraiment”, expose-t-il. “Il peut y avoir beaucoup d’étapes classiques
dans le déroulé de l’enquête pour faire appliquer la législation, qui
n’entraînent pas trop d’angoisse sur le plan géopolitique.”
Qu’on le veuille ou non, les Etats-Unis réfléchissent désormais à leur mission
antitrust — y compris la lutte contre les monopoles — sous l’angle “America
First” (“l’Amérique d’abord”), et l’Europe doit en tenir compte, a plaidé
Cristina Caffarra, économiste indépendante spécialisée dans les questions de
concurrence.
“L’ensemble de la discussion sur les amendes au titre du DMA est, de facto, une
discussion sur les tarifs désormais”, a-t-elle relevé. “Ce serait incroyable de
continuer à faire comme si de rien n’était, sans réfléchir activement à ce que
signifierait ‘Europe First’ dans tous les domaines de l’application de la
législation. Tout le monde doit se réveiller.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
PARIS — Comme la Commission de régulation de l’énergie (CRE), le gouvernement
veut maintenir les tarifs régulés de l’électricité, et en a informé Bruxelles.
Ces tarifs, qui sont lissés sur deux ans, jouent un rôle “d’amortisseur”, en
particulier lorsque les prix de l’énergie s’envolent, et participent à
“l’objectif d’intérêt économique général de stabilité des prix”, écrivent les
autorités françaises dans leur rapport transmis à la Commission européenne et
publié aujourd’hui.
Conformément au droit européen, le gouvernement était appelé à se prononcer sur
l’avenir du tarif réglementé des électrons (TRVE), suite aux recommandations du
régulateur de l’énergie, la CRE, et de l’autorité de la concurrence mi-novembre.
Contrairement à l’autorité de la concurrence, l’exécutif estime que l’existence
du tarif régulé “ne s’exerce pas au détriment de la concurrence sur le marché de
détail”, et en veut pour preuve le fait que “le nombre de clients aux TRVE
continue de décroître.”
Le gouvernement avait jusqu’au 1er janvier pour transmettre sa position à
Bruxelles, mais avait pris du retard “en raison de la situation [politique] en
fin de l’année dernière”, avait indiqué la ministre du Tourisme Nathalie
Delattre au Sénat mardi dernier.