BRUXELLES — La Commission européenne a dévoilé mercredi une législation visant à
réduire l’empreinte carbone de l’UE de 90 % d’ici à 2040 avec quelques
ajustements, réduisant l’ambition de départ.
L’exécutif européen, suivant les recommandations de ses conseillers
scientifiques, a proposé ce chiffre il y a plus d’un an, envisageant un objectif
ambitieux qui, comme pour les objectifs 2030 et 2050 de l’Union européenne,
devait être atteint uniquement grâce aux efforts déployés au sein de l’UE.
Cet objectif s’est toutefois heurté à une forte résistance de la part des
gouvernements, ce qui a incité la Commission à leur accorder une marge de
manœuvre sans précédent pour l’atteindre.
Une partie de l’objectif pourra être atteint grâce à des crédits carbone
internationaux, un mécanisme controversé qui externalise une partie des efforts
climatiques de l’Union européenne vers les pays en développement.
Par ce biais, les gouvernements de l’UE seraient en mesure de financer des
projets climatiques dans d’autres pays et de comptabiliser les réductions
d’émissions qui en résultent dans leurs propres objectifs. Les critiques, y
compris les conseillers scientifiques de l’Union, avertissent que cela risque de
saper les efforts nationaux de décarbonisation de l’UE.
Comme l’a rapporté POLITICO en début de semaine, la Commission propose de fixer
des limites strictes aux crédits, de conditionner leur utilisation à une étude
d’impact appropriée, d’exiger que les projets financés produisent des réductions
d’émissions significatives et suggère de les exclure du marché du carbone de
l’UE.
L’exécutif européen souhaite également qu’un maximum de 3 points de pourcentages
de l’objectif soit atteint grâce à des crédits, s’alignant ainsi sur la position
de l’Allemagne en la matière.
La proposition accorde également aux pays deux concessions supplémentaires pour
faciliter la réalisation de l’objectif : d’une part, l’intégration des
absorptions de CO2 dans le marché carbone de l’UE, ce qui permettrait d’alléger
la pression sur les industries énergo-intensives ; d’autre part, une plus grande
flexibilité entre les objectifs d’absorption du CO2 et les objectifs de
réduction des émissions des pays.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Alexandre Léchenet.
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BRUXELLES — La France souhaite retarder l’accord sur le prochain objectif
climatique de l’Union européenne, a déclaré le président Emmanuel Macron à
l’issue du sommet des dirigeants européens qui s’est tenu jeudi.
La Commission européenne dévoilera la semaine prochaine une proposition
controversée visant à réduire de 90% les émissions de gaz à effet de serre de
l’Union européenne d’ici à 2040.
L’exécutif européen prévoit depuis longtemps d’associer à cet objectif
climatique celui pour 2035. Cet objectif n’est pas contraignant, mais il est
exigé de tous les pays dans le cadre de l’Accord de Paris avant la COP30 à
Belém, au Brésil.
L’ONU ayant fixé une échéance en septembre pour l’objectif 2035, la Commission
espère un accord rapide sur l’objectif 2040. Mais certains gouvernements se
rebellent.
POLITICO révélait mercredi que la France se rangeait du côté des traditionnels
retardataires de l’UE en matière de climat, la Pologne et la Hongrie, pour
demander à l’UE de découpler les deux objectifs.
À l’époque, des représentants du gouvernement français avaient vigoureusement
démenti ces informations. Mais à l’issue du Conseil européen de jeudi à
Bruxelles, Emmanuel Macron a confirmé qu’il souhaitait traiter l’objectif 2035
séparément. Et prendre plus de temps pour discuter de celui pour 2040.
“Ce qui nous est demandé pour Belém, ce sont des trajectoires nationales pour
2035,
c’est tout ; on le fera”, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse en
réponse à une question de POLITICO. “Maintenant, il y a une volonté d’avoir des
objectifs en 2040, j’y suis favorable.”
Mais il a insisté : “Les objectifs pour 2040 [ne peuvent pas être] un débat
technique fait en quelques semaines. Ça doit être un débat démocratique à 27.”
Le découplage des objectifs risque d’aboutir à un objectif pour 2035 plus bas
que prévu, inquiétant sur le rôle de leader mondial du bloc en matière de climat
à un moment où beaucoup attendent de l’UE qu’elle comble le vide laissé par le
retrait des États-Unis de l’Accord de Paris.
Toutefois, Emmanuel Macron ne pense pas qu’il faille précipiter la discussion.
“C’est formidable si on l’a pour Belém, mais ce n’est pas ça qui est attendu de
nous pour Belém, la COP à venir. C’est les [objectifs pour] 2035. Ce n’est pas
d’avoir des objectifs européens en 2040. Donc, ne nous surcontraignons pas.”
“On va arrêter de se tirer une balle dans le pied. Ce n’est pas un objectif pour
Belém. Si on l’a pour Belém, super. Si ça doit prendre plus de temps, prenons
plus de temps pour bien le faire.”
DÉBAT ANIMÉ
Le président de la République a également déclaré que l’objectif pour 2040
devait être “compatible avec notre compétitivité” et a insisté sur le fait que
les énergies renouvelables et l’énergie nucléaire devaient être traitées de la
même manière dans le cadre des futurs plans climatiques de l’Union européenne.
Les pays ont également besoin de davantage de marge de manœuvre pour atteindre
l’objectif, et davantage d’investissements, a-t-il fait valoir.
Si ces différentes demandes sont prises en comptes dans le paquet législatif de
la Commission, il pourra soutenir l’objectif, a encore suggéré Emmanuel Macron.
De nombreux gouvernements ont envoyé de longues listes de demandes pour accepter
l’objectif de 2040, et la Commission devrait déjà accorder aux pays une grande
flexibilité pour atteindre l’objectif, afin de rallier une majorité de pays.
Les dirigeants de l’UE ont discuté des objectifs climatiques au cours d’un dîner
jeudi soir, un débat que le Premier ministre belge Bart De Wever a qualifié de
“houleux”.
L’initiative d’Emmanuel Macron a été soutenue par le président polonais Donald
Tusk. La Hongrie a déjà exprimé son soutien au découplage des deux objectifs.
En revanche, le Danemark, qui prendra la présidence tournante du Conseil de l’UE
la semaine prochaine, souhaite s’en tenir au calendrier de la Commission et
fixer les deux objectifs en septembre.
LES AMBITIONS EN QUESTION
La Commission souhaite fixer un objectif pour 2035 à mi-chemin entre l’objectif
actuel de l’UE pour 2030 et la prochaine étape de 2040, ce qui correspondrait à
une réduction de 72,5% des émissions par rapport à 1990.
Sans l’objectif de 2040, il n’y a pas de voie claire à suivre. Une trajectoire
linéaire entre 2030 et l’échéance de la neutralité climatique de l’Union en 2050
— une option soutenue par la Pologne — aboutirait à un objectif inférieur à 2035
d’environ 66%.
La France se présente souvent comme la protectrice de l’Accord de Paris, qui
célèbre son dixième anniversaire cette année, et la pression française pour un
report a été froidement accueillie par les défenseurs du climat et les pays les
plus vulnérables aux effets du réchauffement climatique.
Tina Stege, envoyée des Îles Marshall pour le climat, a déclaré lors du sommet
des Nations unies sur les océans qui s’est tenu à Nice au début du mois que les
dirigeants des îles du Pacifique s’étaient entretenus avec Emmanuel Macron et
lui avaient dit que le plus grand risque pour la sécurité du Pacifique était la
crise climatique.
“Nous l’avons exhorté à guider l’UE vers un [objectif 2035] ambitieux. Si la
France renonce maintenant à cette ambition, il s’agirait d’un revirement majeur
et nous serions extrêmement inquiets de ce que cela signifie pour leur
engagement en faveur de la sécurité du Pacifique”, a-t-elle ajouté.
L’eurodéputée autrichienne Lena Schilling, ancienne activites de Fridays for
Future, le mouvement initié par Greta Thunberg, a rappelé à Emmanuel Macron que
“l’action climatique internationale est née à Paris”, ajoutant : “Ne soyez pas
celui qui la tue.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Alexandre Léchenet.
PARIS — Augustin Augier succèdera à Antoine Pellion à la tête du secrétariat
général à la planification écologique (SGPE), ont confirmé deux sources
gouvernementales.
Ce proche de François Bayrou — il est le fils de Marielle de Sarnez,
cofondatrice du MoDem disparue en 2021 — est engagé à gauche : il fut notamment
le bras droit de Marine Tondelier en tant que délégué général des Ecologistes
jusqu’à l’été dernier. Il a également dirigé la campagne d’Eric Piolle lors de
la primaire du parti pour l’élection présidentielle de 2022.
Emmanuel Macron était réticent à l’idée de le nommer, Augustin Augier a depuis
le départ les faveurs de François Bayrou, qui avait proposé qu’un jury départage
les différents candidats. Celui-ci s’est tenu il y a un mois.
Nathalie Lhayani, directrice de la politique durable à la Caisse des dépôts,
était également sur les rangs. Elle était poussée par des proches du président
de la République, notamment son conseiller écologie sur le départ Benoît Faraco
et l’eurodéputé Pascal Canfin.
Dans un message partagé en ligne, elle a constaté qu’il était “difficile de
faire mieux” qu’Augustin Augier sur sa “proximité avec le Premier ministre”.
Elle dit espérer que cela “lui permettra de faire avancer la transformation
écologique de notre pays”. “Finalement c’est la seule chose qui importe”, a
ajouté la candidate déçue.
Le secrétariat général à la planification écologique participe sous l’autorité
du Premier ministre à la mise en œuvre la planification définie en 2023 et
coordonne l’action gouvernementale sur ces sujets. Antoine Pellion a quitté son
poste à la fin du mois de mars, et son adjoint, Frédérik Jobert, a assuré
l’intérim avant de partir à son tour début mai.
PARIS — Depuis plusieurs années, de nombreux parlementaires s’offusquent de
l’absence de loi ambitieuse sur l’énergie. Il aura fallu un équilibre
gouvernemental fragile, et une menace de censure du RN pour que l’hypothèse
revienne sérieusement sur la table.
“Il est normal que le Parlement s’exprime sur un sujet aussi important”, a
tranché François Bayrou, annonçant ce mercredi au Figaro la tenue prochaine d’un
débat sans vote sur la programmation énergétique, mais aussi l’examen d’une
proposition de loi déjà adoptée au Sénat, déposée par Daniel Gremillet (LR).
Le matin même, Marine Le Pen avait réitéré dans Le Parisien sa menace de
censure, si la programmation énergétique passait par décret, considérant que “ça
doit passer par la loi”. Le projet de programmation proposé par le gouvernement
“enferme la France dans des politiques toxiques, mortifères et ruineuses pour
les dix prochaines années”, déplorait-elle.
Depuis 2022, nombre de parlementaires sur tous les bancs réclament une loi
dédiée. Mais dans la dernière ligne droite, ce sont Les Républicains et le
Rassemblement national qui sont les plus bruyants.
Entre un Parlement qui n’arrivera pas à un consensus sur le sujet et des
filières industrielles pressantes, l’exécutif est décrit comme fébrile par de
nombreux acteurs et peinait à trouver une porte de sortie.
La programmation est en discussion depuis plusieurs mois, le secteur et beaucoup
d’élus ont pris part aux échanges. Début novembre, le gouvernement a présenté un
texte sans guère de surprises. Une dernière consultation se tient jusqu’au 5
avril et laisse la voie libre à une publication du décret.
Ce décret de programmation énergétique (PPE) trace les grandes lignes de la
production d’énergie en France, et permet de déclencher des appels d’offres et
des soutiens publics à différentes filières. Depuis la loi climat de 2019, la
PPE doit s’adosser à une loi de programmation, mais, depuis un an, les
gouvernements successifs ont décidé de faire fi de cette obligation.
LA DROITE ET LE RN À L’ASSAUT
Des inquiétudes récentes sur les conséquences des énergies renouvelables sur le
système électrique, notamment le photovoltaïque, se sont ajoutées à une défiance
bien installée. Les antirenouvelables ont surfé dessus. Début décembre,
plusieurs anciens dirigeants d’énergéticiens — entre autres —, dont l’ex-patron
d’EDF Henri Proglio, ont publié une tribune dénonçant leur “développement à
marche forcée”.
Ils réclament la suspension du décret, qui prévoit pourtant une relance du
nucléaire qu’ils plébiscitent, mais encourage dans le même temps le déploiement
des énergies renouvelables.
Mi-mars, deux sénateurs ont rassemblé 159 de leurs collègues de droite et
centristes pour demander également dans une lettre ouverte au Premier ministre
la suspension immédiate du décret et la tenue d’un débat parlementaire. Mardi,
ils ont organisé une conférence de presse pour enfoncer le clou.
Les énergies renouvelables sont une “usine à fabriquer de la subvention à la
charge du contribuable”, a regretté Henri Proglio, présent à la conférence de
presse. Il estime que “tout est fait pour organiser la catastrophe à laquelle
nous assistons aujourd’hui”.
Des idées reprises également par le Rassemblement national. Dans une tribune
publiée le 23 mars, Jean-Philippe Tanguy et Maxime Amblard — ancien de Framatome
élu député en juillet dernier — ont dénoncé “le mirage, mais surtout le danger
de l’idée d’une complémentarité entre le nucléaire et les énergies
intermittentes”, prétendant que seul leur parti se prononce à ce sujet.
A gauche, les voix sont moins fortes ces derniers temps. Le sénateur PS Franck
Montaugé rappelle qu’il dit “depuis près de deux ans” que passer par un décret
serait un “déni de démocratie”. “Comme nous sommes à la fois ni contre le
nucléaire ni contre les énergies renouvelables, nous ne pouvons pas avoir la
même exposition que d’autres sur la PPE”, décrypte un collaborateur socialiste,
qui concède que les parlementaires de gauche n’arrivent pas à se faire entendre
face à la mobilisation des antirenouvelables.
“On sait très bien qu’une loi n’ira pas dans notre sens et ne pourra pas être
mieux que la PPE aujourd’hui”, glisse également un collaborateur Ecologiste,
justifiant ainsi le mezzo voce de son groupe. Il regrette que le gouvernement ne
se soit pas tourné vers sa gauche sur ce sujet.
De l’autre côté, les filières et entreprises sortent petit à petit du bois pour
demander à ne pas perdre de temps. “Le doute s’installe”, s’inquiétait la
semaine dernière un lobbyiste du monde de l’énergie. “Le risque que ce décret ne
soit pas publié est non nul.”
Plusieurs lobbies du secteur et des grands énergéticiens espèrent qu’il paraîtra
rapidement. A l’image d’Engie, qui a organisé lundi un point presse pour
rappeler que le décret est “un texte important, qui donne de la visibilité”, une
“boussole” qui peut aussi “être agile et être révisée”. Et sa patronne,
Catherine MacGregor, en a remis une couche dans un post sur LinkedIn.
LE DÉBAT PARLEMENTAIRE IMPOSSIBLE
Le gouvernement a longtemps tergiversé, et s’il décide finalement d’en passer
par une loi, il ne s’est pas facilité la tâche.
Alors à Bercy, Bruno Le Maire et Roland Lescure ont abandonné l’idée d’un projet
de loi au début de l’année dernière. Quand Daniel Gremillet (LR) a déposé sa
proposition de loi de programmation en mai dernier, il n’a pas reçu de soutien
immédiat du gouvernement.
Mercredi, François Bayrou a annoncé que cette PPL, adoptée en novembre au Sénat,
sera reprise à l’Assemblée nationale. Elle n’a pas bénéficié de la procédure
accélérée et devra donc ensuite retourner au Sénat pour une deuxième lecture.
Si le gouvernement n’a pas accordé cette procédure, c’est parce que la version
originale du texte “ne convenait pas”, explique Olga Givernet, députée (EPR) et
ministre déléguée à l’Energie au moment de son examen. Mais elle estime que le
travail au Sénat a permis de l’améliorer et d’ajouter “quelques points
législatifs nécessaires” pour accompagner la PPE.
Depuis plusieurs jours, plusieurs ministres se sont exprimés en faveur d’un
débat, avec ou sans vote. “Personne n’a envie de discuter d’un truc qui va être
une empoignade généralisée”, avertissait cependant une figure du gouvernement.
François Bayrou n’a pas précisé au Figaro la date de publication du décret, qui
devrait se faire avant l’examen de la PPL Gremillet, tant le calendrier
parlementaire est contraint. Celle-ci devrait se faire “dès que le retour de
consultation aura été réalisé”, indique-t-on dans l’entourage du Premier
ministre.
Reste à voir si cela apaisera les menaces de censure, ou les appels à attaquer
le décret dès sa parution. Car en l’état, le Parlement ne se prononcera pas
formellement sur son contenu.
Ce papier a été mis à jour pour préciser le calendrier de parution du décret.
Cet été, les habitants de la ville de Villers-Saint-Paul, dans l’Oise, ont reçu
un avertissement inquiétant : ne mangez pas les œufs pondus par vos poules.
Des tests ont révélé que ces œufs contiennent un cocktail de PFAS — ou
“polluants éternels” — potentiellement dangereux. Les PFAS, des composants
perfluoroalkylées ou polyfluoroalkylées, sont un groupe de substances fabriquées
par l’homme qui ne se décomposent pas et peuvent causer de graves problèmes de
santé, notamment des cancers, des lésions hépatiques et des problèmes de
fertilité.
Comment ces produits chimiques toxiques se sont-ils retrouvés dans les œufs ? La
réponse n’est pas tout à fait claire, mais les soupçons se sont portés sur une
usine voisine, appartenant à Chemours, le géant américain de la chimie, qui
produit des PFAS.
Ironiquement, c’est Chemours elle-même qui a effectué les tests dans le cadre
d’un accord avec les autorités régionales.
A l’époque, l’entreprise fait tout pour garder la confiance de la population
locale : elle prévoit de s’agrandir pour produire des produits chimiques à base
de PFAS essentiels à la fabrication de l’hydrogène vert, un carburant au cœur
des ambitions de décarbonation de l’Europe. Le projet industriel est estimé à
186 millions d’euros.
“Lorsque nous avons appris que d’énormes investissements allaient être réalisés
[dans l’usine locale], tout le monde a pensé que c’était une très bonne
nouvelle”, a expliqué à POLITICO Alexandre Ouizille, maire adjoint de la ville
et sénateur socialiste, en évoquant la création d’emplois et les avantages pour
le climat.
Mais après que des articles de presse ont révélé “l’éternelle pollution par les
PFAS”, l’ambiance a changé, selon lui. Les résultats des tests sur les œufs ne
sont pas les seuls en cause : dès 2023, une enquête du Monde avait révélé une
pollution aux PFAS dans la région.
Cela a incité à l’époque le maire de Villers-Saint-Paul, Gérard Weyn, à demander
l’avis du ministère de la Transition écologique.
“Avant que la commune ne s’engage plus avant dans ce projet, vos réponses à ces
différentes questions de précautions sont indispensables pour dissiper les
doutes sur l’innocuité de l’installation actuelle et du projet d’extension”,
a-t-il écrit dans une lettre consultée par POLITICO.
La direction régionale de l’environnement affirme ne pas savoir si la pollution
provient de l’usine Chemours. Elles soulignent que certains types de produits
chimiques PFAS présents dans les œufs — y compris ceux dont la concentration est
la plus élevée — ne correspondent pas à l’activité de l’usine, alors que
d’autres le sont. Des tests supplémentaires seront effectués afin de “fiabiliser
les conclusions”.
Cela n’a pas pour autant rassuré les responsables politiques locaux, qui
craignent que l’augmentation de la production de PFAS ne fasse qu’accroître le
risque de pollution.
Au cœur de ce différend, une tension mondiale : alors que les pays s’empressent
de développer de nouvelles technologies pour tenter d’enrayer le changement
climatique, nombre de celles-ci s’avèrent avoir des effets secondaires imprévus
qui posent eux-mêmes de graves risques, dont certains, comme les PFAS,
commencent à peine à être compris par la science.
“Vous avez deux grands sujets environnementaux en jeu, a encore déclaré
Alexandre Ouizille, l’adjoint au maire. Il y a la décarbonation et la question
des PFAS. C’est vraiment difficile.”
LE DÉBAT ÉTERNEL
Les PFAS sont notamment utilisés dans la production de pompes à chaleur, de
batteries, de panneaux solaires et d’éoliennes. Autant de technologies cruciales
pour la stratégie de neutralité carbone de l’Union européenne.
L’usine Chemours de Villers-Saint-Paul produit déjà des produits chimiques pour
des mousses anti-incendie ou des revêtements antitaches pour les textiles et les
matériaux de construction. Les nouveaux investissements de l’entreprise visent à
augmenter la production de Nafion, un produit chimique qui aide à séparer
l’hydrogène et l’oxygène pur dans l’eau, grâce au processus d’électrolyse.
L’hydrogène est un gaz à combustion propre qui pourrait contribuer à résoudre
certains des problèmes de décarbonation les plus épineux, qu’il s’agisse de la
fabrication de l’acier et du plastique, ou l’élaboration du carburant pour le
transport maritime et l’aviation. Des restrictions sur les polluants éternels
pourraient avoir des “conséquences catastrophiques” pour la production
d’hydrogène et, par extension, pour la transition écologique, mettent en garde
les industriels.
Le changement climatique s’accompagne bien entendu de ses propres effets sur la
santé, qu’il s’agisse des décès dus aux catastrophes naturelles et aux chaleurs
extrêmes, de l’augmentation des maladies infectieuses ou des bactéries
résistantes aux médicaments qui émergent de la fonte du pergélisol.
“Nous, vous, tout le monde, nous voyons les impacts du changement climatique.
Ils sont imminents et nous ne pouvons pas attendre des décennies pour pouvoir
agir sur le climat”, expose Daria Nochevnik, directrice des affaires publiques
et des partenariats au sein du conseil de l’hydrogène, qui rassemble les
industriels du secteur. “Nous devons travailler avec les solutions dont nous
disposons actuellement.”
Mais les décideurs politiques prennent de plus en plus conscience des effets
parallèles de la pollution par les PFAS. Ces substances chimiques cancérigènes
ont été trouvées dans toute sorte de choses, du lait maternel aux testicules.
Une étude américaine soutenue par l’Agence américaine de protection de
l’environnement a établi un lien entre une substance que les chercheurs
appellent “Nafion BP2” ou “acide hydro-PS” et la toxicité sur le développement
et les effets auto-immuns chez les rats.
“Ce qu’il est important de comprendre, c’est que les effets de cette étude ont
été observés à des niveaux très élevés d’exposition”, a déclaré Chemours dans un
communiqué envoyé par courrier électronique.
Alors que l’acide hydro-PS n’est “pas émis par le site de Villers-Saint-Paul
aujourd’hui”, l’entreprise promet que les nouvelles installations fabriquant de
Nafion “comprendront des investissements supplémentaires dans des installations
de contrôle des émissions à la pointe de la technologie avec une efficacité de
destruction supérieure à 99,9%”.
Les inquiétudes suscitées par les PFAS ont conduit l’Union européenne à
s’efforcer d’éliminer progressivement ces substances chimiques dans toute une
série de secteurs sur lesquels elle compte pour assurer la transition
écologique, notamment celui de l’hydrogène. Mais les représentants de
l’industrie estiment que Bruxelles se coupe l’herbe sous le pied en risquant de
ralentir la transition vers l’énergie propre. De puissants décideurs politiques
se sont fait l’écho de ces préoccupations, notamment l’ancien premier ministre
italien et ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, dans
le rapport retentissant qu’il a publié le mois dernier.
DES ALTERNATIVES LOINTAINES
Dans le cadre de la proposition de l’UE visant à éliminer progressivement ces
produits chimiques, le secteur de l’hydrogène s’est vu accorder douze ans pour
trouver des alternatives plus sûres. Bien qu’il y ait “très peu” d’alternatives
non-PFAS aux produits chimiques comme le nafion sur le marché, l’exemption
proposée est un “délai raisonnable” pour trouver et tester de nouvelles
substances, soutient Jonatan Kleimark de l’ONG ChemSec, spécialisée dans la
politique des produits chimiques, d’autant plus qu’il faudra encore plusieurs
années avant que la proposition de l’UE ne devienne une loi.
Certaines alternatives au Nafion pourraient même être plus efficaces, explique
Carolin Klose, une chercheuse de l’institut Hahn-Schickard qui travaille au
développement de telles alternatives. Mais le passage à une production à grande
échelle pourrait prendre beaucoup de temps.
A Villers-Saint-Paul, le projet de Chemours est maintenu, mais sous certaines
conditions, qui ont fait l’objet d’un accord avec la commune : l’industriel doit
effectuer un contrôle quotidien de la sécurité chimique et partager les
résultats avec la direction régionale de l’environnement.
“Des investissements importants ont été réalisés pour mettre en place des
technologies de réduction des émissions qui sont parmi les plus efficaces pour
traiter les rejets”, a déclaré Chemours. “Nous nous sommes engagés à réduire les
émissions de produits chimiques organiques fluorés dans l’air et dans l’eau de
99 % ou plus d’ici 2030.”
Tout en reconnaissant la coopération du fabricant, l’adjoint au maire Alexandre
Ouizille continuera à plaider en faveur d’industries exemptes de PFAS.
“Je dirais que, dans la mesure du possible, [ces industries] doivent travailler
sur des solutions exemptes de PFAS. La santé des populations locales est en
jeu.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Alexandre Léchenet.