LONDRES — Le gouvernement britannique envisage d’interdire les dons en
cryptomonnaies aux partis politiques, ce qui pourrait sonner l’alerte chez
Reform UK et son leader Nigel Farage.
En pleine ascension dans les sondages au Royaume-Uni, ce parti populiste a
ouvert la porte aux actifs numériques pour les dons au printemps dernier, dans
le cadre de la “révolution crypto” qu’il promet pour le Royaume-Uni. Et il en a
même déjà accepté.
Aucune mesure contre ce procédé ne figure dans le document décrivant les
contours du prochain projet de loi du gouvernement britannique sur les élections
(ou Elections Bill), présenté comme un plan visant à renforcer la démocratie du
pays. Mais les responsables publiques envisagent désormais d’interdire l’usage
des cryptomonnaies dans le financement des responsables politiques, selon trois
personnes au fait des discussions récentes sur ce projet de loi.
Le gouvernement n’a pas démenti qu’une telle mesure était à l’étude, et s’est
contenté d’indiquer qu’il “donnerait plus de détails dans [s]on Elections Bill”.
Cette année, Reform UK est devenu le premier parti politique britannique à
accepter des dons en cryptomonnaie. Nigel Farage a indiqué à Reuters en octobre
que sa formation avait reçu “quelques” dons sous forme de cryptoactifs après que
la Commission électorale — qui réglemente les dons aux partis politiques — a
confirmé qu’elle avait été informée du premier don en cryptomonnaie.
Reform UK a mis en place sa propre plateforme pour les dons en cryptomonnaies et
a promis des contrôles “renforcés” pour éviter tout abus.
Reform UK a mis en place sa propre plateforme pour les dons en cryptomonnaies et
a promis des contrôles “renforcés” pour éviter tout abus. | Dan Kitwood/Getty
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Nigel Farage, qui détient des cryptoactifs de long terme, s’est présenté au
secteur britannique des cryptos comme leur “seul espoir”. Il cherche ainsi à
imiter son allié de longue date, le président américain Donald Trump, qui a
largement adhéré aux monnaies numériques. Nigel Farage a souligné qu’il
soutenait publiquement la filière depuis “bien avant Trump”.
DIFFICILE À TRACER
Le plan initial de l’exécutif pour son Elections Bill comprend une série de
mesures allant de l’instauration du droit de vote à 16 ans au renforcement des
pouvoirs de la Commission électorale. Aucune mesure ne figure contre les dons en
cryptomonnaies, mais le gouvernement, dirigé par les travaillistes — qui sont
loin derrière Reform UK dans les sondages —, est sous pression pour instaurer
une interdiction.
Parmi ceux qui ont suggéré un durcissement figurent le ministre Pat McFadden, le
président du comité spécial des affaires économiques et du commerce à la Chambre
des communes, Liam Byrne, et le président du groupe parlementaire transpartisan
sur la lutte contre la corruption et l’équité fiscale, Phil Brickell.
Les experts en transparence ont alerté qu’il pouvait être difficile de tracer
l’origine des dons en cryptomonnaies. Cela fait craindre que les dons venus de
l’étranger aux partis politiques et aux candidats — interdits dans presque tous
les cas de figure par la loi au Royaume-Uni —, ainsi que les bénéfices tirés
d’activités criminelles et les opérations de blanchiment d’argent puissent
passer à travers les mailles du filet.
Le projet de loi électorale des travaillistes devrait également imposer de
nouvelles règles aux partis politiques et à leurs donateurs. Il devrait prévoir
un durcissement sur les dons provenant de sociétés-écrans et d’associations non
déclarées, et pourrait obliger les partis à enregistrer et à conserver une
évaluation des risques liés aux dons susceptibles de présenter un risque
d’ingérence étrangère.
Les cryptomonnaies sont un nouveau champ de bataille en matière d’ingérence
étrangère. Les services de renseignement russes adoptent de plus en plus les
monnaies numériques pour échapper aux sanctions et financer des actions de
déstabilisation — comme lors des élections en Moldavie — depuis que Moscou a été
coupé du système bancaire mondial à la suite de l’invasion de l’Ukraine.
La question de l’intervention du Kremlin dans la politique britannique a refait
surface ces derniers mois après que Nathan Gill — ancien chef de Reform au Pays
de Galles et ex-député européen du Brexit Party de Nigel Farage — a été condamné
à dix ans et demi de prison le mois dernier parce qu’il a été rémunéré pour
faire des déclarations prorusses au Parlement européen.
Nigel Farage a pris ses distances avec Nathan Gill, décrivant l’ancien député
européen comme une “pomme pourrie” qui l’avait trahi.
Cela n’a pas empêchait le Parti travailliste de passer à l’offensive : le
Premier ministre Keir Starmer demandant à Nigel Farage de lancer une enquête
interne sur les activités de Nathan Gill.
Selon un porte-parole du ministère du Logement, des Communautés et des
Collectivités locales, qui est responsable du projet de loi : “Le système de
financement politique dont nous avons hérité a rendu notre démocratie vulnérable
aux ingérences étrangères.”
“Nos nouvelles règles strictes en matière de dons en politique, telles que
définies dans notre stratégie électorale, protégeront les élections au
Royaume-Uni tout en veillant à ce que les partis puissent continuer à se
financer.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
Tag - Transparence
PARIS — Parmi les fleurs et couronnes autour du cercueil de Thierry Ardisson, le
17 juillet à Paris : une gerbe offerte par le président de la République et son
épouse, présente à la célébration, une autre au nom de Rachida Dati, ministre de
la Culture et tutelle des médias, une troisième venant de la Maire de Paris, où
il résidait.
Un ruban bleu-blanc-rouge détonne parmi toutes ces fleurs blanches. Une
inscription : Aurore Bergé, ministre. La gerbe a été payée 120 euros par
Matignon, dont dépend son ministère, selon des documents consultés par POLITICO.
Que la ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes honore
Thierry Ardisson peut surprendre, au regard de certaines interviews jugées
sexistes que l’animateur a pu mener par le passé. “Ce n’est pas très heureux”,
reconnaît un conseiller ministériel du gouvernement Bayrou, qui hasarde comme
explication les engagements d’Aurore Bergé sur les questions audiovisuelles
lorsqu’elle était députée.
“C’est à la limite de l’exercice du genre”, observe un ancien chef de cabinet
dans le gouvernement Borne. Le cabinet de la ministre déléguée, après s’être
étonné du “voyeurisme” de la requête de POLITICO, a confirmé l’envoi d’une gerbe
pour les obsèques de Thierry Ardisson, et a indiqué en avoir également fait
livrer pour “l’ancienne ministre Monique Pelletier ou au Cap 110 Martinique, en
mémoire de l’abolition de l’esclavage ou en hommage aux victimes des
LGBTphobies”
Rendre hommage à un défunt est toutefois une pratique républicaine somme toute
assez courante pour les ministres.
Si le président de la République ou le ministre des Armées sont ainsi des
habitués des cérémonies officielles, tous les membres du gouvernement n’y
prêtent pas la même attention. POLITICO a ainsi pu consulter des documents
répertoriant les dépenses relatives aux compositions florales de dix ministres
du gouvernement Bayrou.
Leur analyse révèle une absence de stratégie partagée sur l’utilisation de ces
gerbes, le peu de lien avec les portefeuilles des concernés, chaque ministre
ayant sa propre politique en la matière.
UNE CENTAINE DE GERBES, POUR AUTANT D’HOMMAGES
Dans ces documents, Aurore Bergé, Sophie Primas (porte parole) et Françoise
Gatel (Ruralité) sont sur le podium des ministres de notre échantillon ayant le
plus commandé de gerbes, entre décembre 2024 et août 2025.
Récemment, en plus de celle en hommage à Thierry Ardisson, la ministre de
l’Egalité entre les femmes et les hommes a également fait commander des fleurs
pour les obsèques du député Olivier Marleix (LR), mort le 7 juillet, ou pour
celles du président du conseil départemental de l’Yonne, Patrick Gendraud (div.
droite).
Aurore Bergé en a également commandé une à l’occasion d’un hommage à Shaïna
Hansye, une adolescente de 15 ans, assassinée en 2021 à Creil.
Dans ce classement des ministres portés sur les bouquets, suivent Bruno
Retailleau (Intérieur), Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique) et
François Bayrou. Les demandes de documents concernant Gérald Darmanin (Justice),
Sébastien Lecornu (Armées) et Rachida Dati n’ont pas encore reçu de réponse.
Ces gerbes coûtent généralement entre 100 et 150 euros. Celles achetées pour le
compte du Premier ministre coûtent le double.
Une bonne partie des gerbes déposées sont liées à des cérémonies officielles
auxquelles ils assistent — commémoration d’événement ou hommage à des agents du
ministères mort en fonction, par exemple.
Les chefs de cabinet s’occupent de cette tâche pour leur ministre. Parfois, les
gerbes sont prises en charge par la préfecture, se souvient l’ex-chef de cabinet
déjà cité, et d’autres fois, lorsque ça concerne leur vie privée, ils le font
avec leur propre argent. “Ce n’est pas clair dans les écrits”, ajoute-t-il,
expliquant qu’il s’agit dans ces cas de figure de “trouver la bonne ligne de
crête”, sachant que les vies privée, partisane ou officielle sont parfois
entremêlées.
DES DÉPÔTS OPPORTUNÉMENT LOCALISÉS
D’autres gerbes sont aussi livrées lors de cérémonies officielles dans les
terres d’élection de certaines ministres. Ainsi, Aurore Bergé, députée
macroniste des Yvelines depuis 2017, a fait fleurir trois communes de sa
circonscription pour célébrer la victoire du 8-Mai, mais aussi à Saint-Arnoult
pour la commémoration de l’Appel du 18 juin, et encore à Rambouillet pour le
14-Juillet ou la libération de la ville, le 23 août.
Sophie Primas, sénatrice LR des Yvelines et élue locale à Aubergenville, a
déposé une gerbe dans sa ville d’élection le 18 juin et a commandé quatre
coussins commémoratifs pour le 8-Mai à Aubergenville, Moisson et Lommoye,
toujours dans les Yvelines.
L’intégralité des dépenses pour des gerbes au nom de l’ex-porte-parole du
gouvernement concernaient son département — aussi bien pour des obsèques que des
cérémonies officielles. “Lors de mes déplacements , je n’ai pas fait de
cérémonies patriotiques officielles”, indique à POLITICO l’ancienne ministre,
ajoutant s’être “limitée” à des obsèques d’élus et “aux cérémonies patriotiques
auxquelles j’étais invitée… dans les Yvelines”.
Françoise Gatel, chargée de la Ruralité dans le gouvernement de François Bayrou
puis reconduite dans celui de Sébastien Lecornu, a également fleuri nombre de
cérémonies officielles ou privées — dont de nombreux élus — dans son fief
d’Ille-et-Vilaine, pour un montant représentant près des deux tiers des montants
engagés sur des couronnes. Contacté, son cabinet n’avait pas répondu à l’heure
du bouclage.
Ce n’est pas le cas de tous les ministres : aucune gerbe n’a été commandée dans
la circonscription électorale de Bruno Retailleau lorsqu’il était ministre de
l’Intérieur ou dans celle de François Bayrou lors de son passage à Matignon.
FUNÉRAILLES NATIONALES ET PARTISANES
En dehors des cérémonies officielles, les ministres ont régulièrement fait
porter des compositions florales pour des funérailles liées au ministère — un
agent, le parent d’un officier de sécurité ou le personnel d’un cabinet…
Le Premier ministre François Bayrou a de son côté majoritairement honoré des
anciens compagnons de route ou des personnalités politiques comme l’ancienne de
l’UDF, Anne-Marie Comparini, le journaliste, soutien politique et candidat MoDem
en 2009, Jean-François Kahn, ou encore Nicolas Florian, ancien maire LR de
Bordeaux.
Ces couronnes s’accompagnaient très souvent d’un déplacement et d’une prise de
parole du Premier ministre.
Cet article a été mis à jour pour intégrer la réaction du cabinet d’Aurore
Bergé, arrivée juste après la publication.
BRUXELLES — Les entreprises de la tech dépensent plus que jamais pour faire du
lobbying auprès de l’Union européenne, selon une nouvelle étude, à un moment où
elles s’opposent toujours plus à la réglementation européenne en matière de
numérique.
Les 733 groupes du secteur du numérique enregistrés à Bruxelles dépensent
désormais 151 millions d’euros annuels pour défendre leurs intérêts, contre 113
millions il y a deux ans, selon une étude réalisée par deux ONG à partir des
informations communiquées au registre de transparence de l’UE.
Cette hausse intervient alors que la filière s’attaque à des textes européens,
tels que le règlement sur les marchés numériques (DMA) et celui sur les services
numériques (DSA) — considérés par l’administration Trump comme discriminatoires
envers les entreprises américaines —, et que la Commission européenne se prépare
à un effort massif pour assouplir ses règles en matière de numérique.
Les dépenses de lobbying sont concentrées entre les mains des géants de la tech,
principalement américains, selon l’étude de Corporate Europe Observatory et
LobbyControl, deux ONG spécialisées sur les actions d’influence des entreprises.
Les 10 entreprises du numérique qui dépensent le plus — parmi lesquelles Meta,
Microsoft, Apple, Amazon, Qualcomm et Google — ont dépensé plus que les 10
premières entreprises des secteurs pharmaceutique, financier et automobile
réunis.
Amazon, Microsoft et Meta ont “nettement” augmenté leurs dépenses depuis 2023,
de plus de 4 millions d’euros pour Amazon et de 2 millions pour Microsoft et
Meta, selon l’étude. L’organisation professionnelle Digital Europe, basée à
Bruxelles, qui compte parmi ses membres de nombreux géants américains de la
tech, a augmenté de plus de 1 million d’euros son budget de lobbying.
Meta, avec un budget de plus de 10 millions d’euros, est l’entreprise qui
dépense le plus en lobbying dans l’UE.
Il s’agit d’un “moment précaire”, a qualifié Bram Vranken, chercheur au
Corporate Observatory Europe, estimant que des années de progrès dans la
limitation des effets néfastes de la technologie et du pouvoir des grandes
entreprises du secteur risquent d’être réduites à néant.
Avec la poussée de déréglementation à Bruxelles et le fort soutien de
Washington, “les Big Tech saisissent cette nouvelle réalité politique pour
effacer une décennie de progrès dans la réglementation du secteur numérique”,
a-t-il relevé.
Les entreprises soutiennent que le lobbying ne consiste pas seulement à exercer
une influence, mais aussi à veiller à ce que les parlementaires comprennent les
réalités complexes du secteur afin d’éclairer leurs décisions sur les règles.
“Amazon s’engage sur des questions qui sont importantes pour nos clients, nos
vendeurs et les diverses entreprises que nous opérons”, a déclaré un
porte-parole de la société américaine dans un communiqué. “Cela signifie que
nous travaillons avec des organisations, telles que des organisations
professionnelles et des think tanks, et que nous communiquons avec des
responsables des institutions européennes.”
PLUS DE LOBBYISTES, PLUS DE RÉUNIONS
Ce regain d’activité se traduit non seulement par une augmentation des dépenses,
notamment pour les sociétés de conseil et d’expertise engagées pour influencer
la politique numérique, mais aussi par une augmentation des effectifs inscrits
au registre européen de la transparence.
On estime aujourd’hui à 890 le nombre de lobbyistes — calculés en équivalents
temps plein — qui travaillent à dessiner les contours de l’agenda politique sur
le numérique, contre 699 en 2023.
Parmi eux, 437 possèdent un badge leur permettant d’accéder librement au
Parlement européen. L’accès à l’institution s’est durci ces dernières années en
réaction à une série de scandales de corruption, dont les enquêtes sur Huawei
qui ont vu l’entreprise être interdite d’accès au Parlement et de rencontres
avec la Commission en mars.
Au cours du premier semestre 2025, les représentants des entreprises de la tech
ont déclaré 146 réunions avec le personnel de la Commission. L’intelligence
artificielle était le principal sujet abordé, notamment le très contesté code de
bonnes pratiques.
Concernant les parlementaires, les lobbyistes de la tech ont déclaré 232
réunions.
Les règles de transparence en matière de déclaration des réunions entre les
lobbyistes et les responsables de la Commission et du Parlement se sont élargies
ces dernières années, mais les défenseurs de la transparence estiment qu’elles
ne sont pas assez fermes et contraignantes.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
PARIS — C’est un rituel scruté de près : la Haute autorité pour la transparence
de la vie publique (HATVP) a mis en ligne mardi les déclarations de patrimoine
et d’intérêts des ministres en exercice. Cette séance d’effeuillage, prévue par
la loi, doit servir à vérifier que nos gouvernants ne s’enrichissent pas de
manière injustifiée pendant l’exercice de leurs fonctions et à les empêcher
d’agir sur les dossiers dans lesquels ils pourraient détenir un intérêt
personnel.
Les 35 ministres du gouvernement, ainsi que le Premier ministre lui-même, ont
donc livré la composition détaillée de leur patrimoine, allant du montant de
leur livret A à la dernière estimation de leur maison de campagne.
Au-delà de ces considérations matérielles, POLITICO a épluché les déclarations
d’intérêts de nos dirigeants, non moins instructives.
Ces documents compilent leurs mandats locaux comme leurs liens actuels (ou noués
dans un passé récent) avec des entités publiques ou privées, ainsi que le détail
de leurs parts dans des sociétés. Conséquence directe de ces bouts de CV : 15
ministres, dont le premier d’entre eux, ont dû se déporter, depuis leur
nomination en décembre, de certains dossiers afin de prévenir tout conflit
d’intérêts. Revue de détail.
1. DES PARTICIPATIONS FINANCIÈRES AU SCALPEL
Les deux ministres les plus riches du gouvernement sont à Bercy : Marc Ferracci
(Industrie) et Eric Lombard (Economie) affichent respectivement des fortunes de
23 et 21 millions d’euros. Des montants directement liés à leurs participations
dans des entreprises.
Marc Ferracci est actionnaire d’Icare Finance, l’entreprise d’expertise
comptable présidée par son père, Pierre Ferracci. Eric Lombard détient la
quasi-totalité de la société Halmahera et ses filiales, spécialisée dans le
conseil et la gestion des entreprises, dirigée par sa femme Françoise. Chacun a
dû se déporter sur ces sociétés.
Le portefeuille des actions de Clara Chappaz pourrait donner la berlue à plus
d’un soutien de la start-up nation. Il est constitué de plusieurs
investissements dans les géants de la tech… américaine, comme Microsoft (23 573
euros), Alphabet (17 425 euros) ou Amazon (18 705 euros), des géants avec
lesquels compose tous les jours la ministre déléguée au Numérique.
Interrogé par POLITICO pour savoir comment de tels intérêts financiers
interféraient avec le travail de la ministre, son cabinet nous a renvoyés vers
la HATVP. Le gendarme de la probité s’est contenté de nous rappeler que “les
membres du gouvernement qui sont détenteurs d’actions doivent conclure des
mandats de gestion excluant le droit de regard”. Il faut donc en déduire que
Clara Chappaz recourt à un gestionnaire, qui fait ses propres arbitrages en
matière d’investissements.
La HATVP rappelle au passage que le cadre actuel ne prévoit pas qu’elle “puisse
demander à un membre du gouvernement de vendre des actions en début de mandat”.
Des actions, la ministre des PME en a plein le portefeuille. Véronique Louwagie
détient celles d’une trentaine d’entreprises, essentiellement des géants du CAC
40, de LVMH à Dassault Systèmes, en passant par Sanofi, Saint-Gobain ou
TotalEnergies, il y en a pour tous les goûts. Des participations qui ne lui ont
pas rapporté des fortunes en 2024, ses dividendes atteignant quelques centaines
d’euros dans le meilleur des cas…
… contrairement à Astrid Panosyan-Bouvet. La ministre de l’Emploi possède des
parts dans une grosse poignée de grands groupes (Axa, Air Liquide, Hermès,
etc.), et surtout plus de 500 000 euros d’actions chez
Unibail-Rodamco-Westfield, qui lui ont rapporté près de 25 500 euros l’an
dernier. Il faut dire que l’ex-trésorière d’En Marche a été cadre dirigeante du
spécialiste des centres commerciaux.
Jean-Noël Barrot (Affaires étrangères) s’est lui déporté de la société eXplain
(dont il détient 0,13% des parts pour 35 327 euros), une start-up qui a débuté
dans l’analyse électorale et qui désormais souhaite “automatiser les réponses
aux marchés publics” avec l’intelligence artificielle. La jeune pousse est
soutenue depuis ses débuts par le milliardaire Xavier Niel.
Avocat de profession, François-Noël Buffet (Intérieur) a dû se déporter des
clients de son cabinet Buffet-Buratti.
2. L’INFLUENCE DU TRAVAIL DES CONJOINTS
Autre source de déports pour les membres de l’exécutif : l’activité
professionnelle exercée par son ou sa partenaire.
Marié à Susana Gallardo, riche héritière du géant pharmaceutique espagnol
Almirall, Manuel Valls (Outre-mer) ne peut se mêler des affaires de trois
sociétés. Au moment du dépôt de sa déclaration, son épouse était vice-présidente
du conseil d’administration du groupe de divertissement Banijay (qui produit
Koh-Lanta ou Fort Boyard), et membre de ceux d’Unibail-Rodamco-Westfield et du
fonds d’investissement dans la santé Goodgrower.
Quant à Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique), son déport concerne le
cabinet de conseil NB Stratégie de l’ex-député socialiste Nicolas Bays, avec qui
elle est en couple. Pour Patrick Mignola (Relations avec le Parlement), il
s’agit d’Un plus un égale trois, ainsi que d’Omegreen, deux sociétés dont sa
femme est gérante.
Les liens entre parents ou au sein de la fratrie sont aussi pris en compte. Par
exemple, Jean-Noël Barrot a interdiction de traiter des questions relatives à
Uber : sa sœur, Hélène Barrot, en est la directrice communication Europe. Et
Véronique Louwagie de la société Osea Energie, dirigée par son fils, et dont
elle détient 20% des parts pour 140 000 euros.
Juliette Méadel (Ville) n’entend peut-être pas parler de la situation financière
de la France qu’en Conseil des ministres, puisque son conjoint travaille pour
l’agence de notation Moody’s, qui a dégradé la note souveraine de la France en
décembre. Cela n’a pas fait l’objet d’un déport.
3. ILS SIÈGENT EN DEHORS DU CONSEIL DES MINISTRES
Les ministres ont occupé ou occupent toujours parfois des postes dans de
prestigieux cénacles décisionnels ou culturels, la plupart du temps bénévoles.
Leurs déclarations nous donnent un aperçu exhaustif.
Bruno Retailleau (Intérieur) demeure administrateur de la société qui organise
la célèbre course à voile du Vendée Globe, et siège dans les instances qui
gèrent l’abbaye royale de Fontevraud dans le Maine-et-Loire.
En rentrant au gouvernement, Eric Lombard a fait une croix sur la présidence du
conseil d’administration du Théâtre des Champs-Elysées, une des plus belles
salles de concert parisiennes. Ce mélomane (qui a aussi déclaré un piano à
queue) a également dû passer le relais à la présidence du board de Bpifrance,
certes autrement plus stratégique pour l’avenir du pays.
En tant que présidente de l’association Petites cités de caractère de France,
Françoise Gatel (Ruralité) a pu donner des interviews dont Stéphane Bern aurait
pu valider chaque mot : “La sauvegarde du patrimoine est un levier d’espérance
et d’avenir pour nos petites cités”, expose la Bretonne sur Enviedeville.fr.
Députée du Doubs, Annie Genevard (Agriculture) a longtemps présidé la commission
permanente du Conseil de la montagne. En devenant ministre de Michel Barnier en
septembre, elle a laissé sa place dans cette instance toute indiquée pour faire
grimper les sujets montagnards en haut de la pile. Bien décidée à garder un rond
de serviette, la ministre a pu réintégrer par un arrêté ministériel le conseil
en mai, en tant que… représentante de l’association nationale des élus de la
montagne.
Après sa semaine au ministère des Armées, Sébastien Lecornu a parfois le plaisir
de se rendre aux vernissages du Musée des impressionnismes de Giverny, dont il
est président. Le lieu abrite chaque année Le Forum de Giverny, événement
d’influence sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises,
dont le ministre a inauguré l’édition 2024.
4. LES ÉTIQUETTES À RALLONGE DES BARONS LOCAUX
Comme de nombreux collègues, Sébastien Lecornu garde un ancrage local puissant.
Lui est par exemple toujours vice-président du département de l’Eure, chargé des
grands projets et des relations internationales, parmi une myriade d’autres
participations dans divers organismes de son fief.
Office HLM, syndicat mixte de transports en commun, collège du coin, ou CHU… la
liste des entités dans lesquelles les ministres-élus locaux siègent ou ont siégé
est longue comme le bras, à l’image de : Catherine Vautrin (Travail, Santé,
Solidarités, Familles) à Reims, François Rebsamen (Aménagement du territoire) à
Dijon, Patricia Mirallès (Anciens combattants) à Montpellier, Yannick Neuder
(Santé) en Isère, Laurent Marcangeli (Fonction publique) à Ajaccio ou Charlotte
Parmentier-Lecocq (Personnes handicapées) et Valérie Létard (Logement) dans le
Nord.
N’oublions pas François Bayrou et son fief pyrénéen. Outre son poste bénévole de
Haut-commissaire au Plan, le Premier ministre a cumulé dans les années précédant
sa promotion à Matignon jusqu’à 34 participations à des organes dirigeants d’un
organisme public ou privé (aucune ne donnant lieu à rémunération). Dont :
l’Institut Confucius à Pau, le syndicat mixte de l’aéroport Pau-Pyrénées,
l’université du coin, le centre hospitalier ou les offices de logement…
A eux quatre, ils peuvent presque recréer un petit Conseil des ministres à
l’hôtel de la région Ile-de-France : Laurent Saint-Martin, Amélie de Montchalin
(Comptes publics), Jean-Noël Barrot et Aurore Bergé (Egalité femmes-hommes) y
siègent comme conseillers régionaux depuis 2021, nous rappellent leurs
déclarations.
5. DES MINISTRES ENSEIGNANTS, ÉCRIVAINS OU PENSEURS
Preuve qu’un ministre n’a plus beaucoup de temps libre ? Après sa nomination au
Budget, fin septembre, Laurent Saint-Martin (désormais au Commerce extérieur) a
dû laisser en plan ses étudiants en master à Sciences Po, après un seul cours.
L’intitulé de son enseignement (“La question budgétaire en temps de crise”)
était d’ailleurs prophétique, puisque le gouvernement Barnier a chuté sur cette
“question” précise, trois mois plus tard.
Benjamin Haddad produit sur son temps libre un peu de jus de crâne à la
Fondation Tocqueville. Membre du conseil d’administration de ce think tank, le
ministre délégué à l’Europe délivrera d’ailleurs une “keynote” lors du prochain
événement de cette fondation, prévu fin juin. Autre think-tankeuse, Juliette
Méadel est présidente-fondatrice de L’Avenir n’attend pas.
Manuel Valls a, pour sa part, été prolifique en librairie, publiant dans quatre
maisons d’édition différentes (Grasset, Plon, et un ouvrage chez Tallandier
traduit en espagnol chez Funambulista). Bien plus que son collègue Bruno
Retailleau chez l’Observatoire, qui tente de se rattraper avec son tout frais
Manifeste contre l’islamisme.
Rachida Dati (Culture) ne touche plus rien ou presque de ses éditeurs (Plon et
Grasset) depuis plusieurs années. Gageons que son passage Rue de Valois saura
l’inspirer comme, en son temps, Frédéric Mitterrand et sa Récréation.
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BRUXELLES — Les juges de l’UE ont infligé à la Commission européenne une défaite
cinglante, et offert aux défenseurs de la transparence une victoire majeure.
Dans une décision très attendue aux implications politiques et juridiques
considérables, le Tribunal de l’UE a condamné la Commission pour son refus de
divulguer les SMS échangés entre sa présidente, Ursula von der Leyen, et le PDG
de Pfizer, Albert Bourla, lors des négociations sur le vaccin contre le Covid,
en 2021.
Voici ce qu’il faut savoir.
QU’EST-CE QUE LE PFIZERGATE ?
Le refus de la Commission de donner accès à des documents à une journaliste a
enfreint le principe de bonne administration, inscrit dans le droit européen,
selon le jugement rendu mercredi par le Tribunal.
L’affaire découle d’une demande d’accès aux documents déposée en 2022 par Matina
Stevis-Gridneff, journaliste au New York Times, qui a demandé à voir les
communications — y compris les SMS — entre Ursula von der Leyen et Albert
Bourla, après que leur existence a été révélée lors d’une interview.
La Commission a d’abord affirmé que les messages n’étaient pas considérés comme
des documents selon ses règles internes en raison de leur nature éphémère, et
qu’aucun SMS n’avait été trouvé dans ses archives. Elle a entretenu l’ambiguïté
sur leur existence, tout en niant leur importance, sans jamais vraiment
clarifier la manière dont elle avait traité la demande.
Cela a fait naître de soupçons sur le fait qu’elle ne les aurait tout simplement
pas cherchés ― en dépit des règles applicables aux administrations de l’UE en
matière d’obligations de transparence, d’après le jugement.
“La Commission a enfreint le principe de bonne administration en se limitant […]
à invoquer l’inexistence des documents demandés, sans fournir d’explication sur
les raisons pour lesquelles les documents demandés n’ont pas pu être trouvés”,
expose le Tribunal.
POURQUOI C’EST UNE DÉCISION IMPORTANTE ?
Il s’agit d’une décision juridique majeure, mais aussi une bombe politique pour
Ursula von der Leyen elle-même.
“Les affaires liées à l’accès aux documents des institutions européennes ont
très souvent une portée très politique, puisque si l’on est devant le juge,
c’est que la Commission ou une autre institution refuse obstinément de divulguer
une information qui pourrait lui porter un préjudice politique”, analyse Vincent
Couronne, chercheur en droit européen à l’université Paris-Saclay.
Le jugement ne se contente pas de dire que la Commission s’est trompée, il dit
qu’elle aurait dû le savoir.
Les magistrats lui ont reproché d’avoir exigé du demandeur qu’il prouve
l’existence des SMS, ce qui est un critère “impossible” pour les citoyens
ordinaires.
La décision de justice va faire des dégâts, étant donné le profil des acteurs
impliqués. Ursula von der Leyen est la dirigeante la plus puissante de l’UE et
la gardienne des traités européens. Albert Bourla est l’un des patrons du
secteur pharmaceutique les plus puissants du monde. Selon la Cour des comptes
européenne, il s’agit du plus gros contrat jamais signé par l’Union.
C’est également une affaire cruciale pour la Commission tout entière, qui semble
n’avoir respecté la législation européenne qu’à contrecœur lorsqu’il a été
question de demander des comptes à sa propre patronne.
Les défenseurs de la transparence, qui estiment que la Commission devrait fixer
les standards en matière de transparence, et non s’en dispenser, revendiquent
une victoire majeure.
“Cette décision va au-delà de la transparence : il s’agit de rétablir la
responsabilité institutionnelle qui fait cruellement défaut à la Commission
européenne”, considère Shari Hinds, responsable de l’intégrité politique
européenne à Transparency International.
QUELLES IMPLICATIONS SUR L’UTILISATION DE WHATSAPP PAR LES RESPONSABLES
POLITIQUES ?
Cette affaire met en évidence une importante zone d’ombre dans les règles de
transparence de l’UE : les SMS sont-ils des documents officiels ?
“Est un document tout contenu, quel que soit son support, concernant la
politique de l’Union européenne. De ce point de vue, on peut difficilement
contester que des SMS ne soient pas des documents”, décrypte Vincent Couronne.
“Ce jugement pourrait inciter les élus européens et les fonctionnaires à
privilégier les échanges oraux plutôt que les SMS. Dans l’écosystème des
communications professionnelles aujourd’hui, la frontière entre SMS, courriel,
WhatsApp, Slack et autres, est devenue très mince.”
Le Tribunal n’a pas dit que tout SMS était un document public. Mais il a
confirmé que des messages peuvent relever des lois sur la transparence s’ils
concernent des affaires officielles. C’est un coup de semonce pour les
institutions européennes et tous ceux qui tentent de les influencer : les
messages numériques ne sont pas automatiquement considérés comme officieux, et
leur utilisation ne permet pas d’éviter totalement les contrôles. Reste à voir,
en pratique, dans quelle mesure il est possible d’accéder à des SMS.
LES CHOSES VONT-ELLES SE GÂTER POUR URSULA VON DER LEYEN ?
Probablement.
Des détracteurs de tous bords — en particulier des Verts et de l’extrême droite
— ont longtemps œuvré pour maintenir l’affaire sur le devant de la scène. Mais
aujourd’hui, des poids lourds des partis traditionnels s’en mêlent, qualifiant
la décision d’embarras majeur pour la Commission.
L’eurodéputée néerlandaise Raquel García Hermida-van der Walle, du groupe
centriste Renew, a qualifié la décision de “victoire pour la transparence”.
En fin de compte, le véritable pouvoir de l’UE réside toujours dans les
gouvernements nationaux. Et la décision n’a suscité que très peu de
protestations de leur part.
QUE VA FAIRE LA COMMISSION MAINTENANT ?
La Commission va devoir probablement réexaminer la demande d’accès initiale,
effectuer des recherches en bonne et due forme, et fournir un nouvel
argumentaire juridique si, une fois encore, elle ne divulgue pas ces documents.
Elle devra également payer les frais de justice du New York Times, ont décidé
les magistrats.
Le Tribunal a noté que l’interprétation par la Commission de ce qui constitue un
document — et de la durée de sa conservation — ne privait personne de son droit
de demander un document ou de l’obligation de l’exécutif européen de le
rechercher.
Les pratiques internes pourraient désormais faire l’objet d’un examen minutieux
et la Commission pourrait être amenée à clarifier ses propres règles en interne.
Elle dispose également de deux mois pour décider si elle fait appel de l’arrêt
du Tribunal.
ET ALORS CES MESSAGES, LES VERRA-T-ON UN JOUR ?
Peut-être, mais n’y comptez pas trop.
Le jugement admet qu’il pourrait être difficile de retrouver les messages. Les
téléphones peuvent avoir été changés. Les données peuvent avoir disparu.
“Interrogée sur ce point lors de l’audience, la Commission a déclaré qu’elle
supposait que le téléphone portable de sa présidente avait été remplacé” depuis
que le New York Times avait porté l’affaire devant les tribunaux, “car c’était
une règle obligatoire pour des raisons de sécurité”, peut-on lire dans le
jugement.
Mais la pression monte sur la Commission pour qu’elle effectue au moins des
recherches et fournisse un argumentaire juridique, en bonne et due forme, si
elle déclare à nouveau qu’elle ne peut pas récupérer les documents.
D’après sa déclaration de mercredi matin après le jugement, il semble que la
Commission penche en faveur d’un nouvel argumentaire expliquant pourquoi elle ne
peut pas remplir ses obligations de transparence, indiquant qu’elle “adopterait
une nouvelle décision fournissant une explication plus détaillée”.
Il existe cependant une autre voie. Le Parquet européen mène déjà une enquête
criminelle sur l’achat de vaccins. Cela signifie que les enquêteurs pourraient,
en théorie, passer par les opérateurs télécoms ou accéder aux serveurs
d’applications mobiles pour récupérer les messages supprimés — en fonction des
lois locales sur la conservation des données.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.
BRUXELLES ― L’héritage d’Ursula von der Leyen en tant que présidente de la
Commission européenne sera mis à rude épreuve cette semaine, lorsque la justice
de l’UE se prononcera sur les SMS secrets qu’elle a échangés avec le patron d’un
laboratoire pharmaceutique qui a conclu un contrat de plusieurs milliards
d’euros avec Bruxelles pour l’achat de vaccins.
Le Tribunal de l’Union européenne décidera si, en refusant de divulguer le
contenu de sa conversation avec Albert Bourla, PDG de Pfizer, la Commission a
enfreint les règles de transparence.
Non seulement la décision sur le “Pfizergate”, qui sera rendue mercredi, aura
des conséquences importantes sur la manière dont les plus hauts responsables des
institutions européennes négocient des contrats en coulisses, mais elle pourrait
également jeter une ombre sur le second quinquennat d’Ursula von der Leyen, qui
n’a commencé que le 1er décembre. Alors que l’Allemande se bat pour montrer la
pertinence de la Commission dans un contexte où les discours nationalistes
progressent au sein de l’Union, elle s’est déjà attiré des critiques pour sa
tendance à centraliser le pouvoir et à revenir sur ses engagements en matière de
protection de l’environnement.
Toute la question est de savoir si les SMS doivent être considérés comme des
documents et donc susceptibles d’être publiés au nom de la transparence. Des
militants et de nombreux observateurs extérieurs affirment qu’ils devraient être
traités comme tout autre moyen de communication officiel lorsqu’ils sont liés à
l’élaboration d’une politique publique. La Commission, elle, n’est pas de cet
avis.
MAUVAIS TIMING
L’affaire est juridiquement délicate pour Ursula von der Leyen, car non
seulement elle a personnellement signé le plus gros contrat de vaccins de
l’Union européenne, d’une valeur de plusieurs milliards d’euros, mais elle
préside également l’institution chargée de faire respecter la législation
européenne, qui comprend des principes de transparence et de responsabilité. Si
la justice se prononce contre elle, cela offrira des munitions politiques à un
large éventail de détracteurs.
Un tel dénouement serait d’autant plus embarrassant qu’il interviendrait
quelques mois seulement après qu’Ursula von der Leyen s’est publiquement engagée
à défendre les standards de transparence, d’efficacité et de probité au cours de
son second mandat.
“Cette décision de justice pourrait marquer un tournant pour la transparence
dans l’UE”, a déclaré Shari Hinds, responsable de l’intégrité politique au sein
de l’ONG Transparency International. “Lorsqu’il s’agit de décisions importantes,
en particulier celles qui concernent la santé publique, le secret devrait être
évité.”
L’affaire a été lancée par le New York Times et son ancien chef de bureau à
Bruxelles, qui ont intenté un recours contre la décision de la Commission de ne
pas divulguer les SMS en 2022.
Leur existence a été révélée dans une interview accordée au New York Times en
avril 2021, dans laquelle Albert Bourla a décrit leurs échanges comme ayant
favorisé une “profonde confiance” et facilité la négociation d’un contrat
substantiel sur les vaccins. Celui-ci, finalisé en mai 2021, prévoyait que l’UE
s’engage à acheter jusqu’à 1,8 milliard de doses du vaccin de Pfizer-BioNTech
contre le Covid, soit de loin le plus important de tous les contrats signés par
Bruxelles.
Dans le détail, il prévoyait l’achat initial de 900 millions de doses, avec
l’option d’en commander 900 millions supplémentaires, pour livraison en 2022 et
2023.
UN “SIGNAL D’ALARME”
Le médiateur européen a estimé en 2022 que le fait que la Commission n’ait pas
recherché les SMS en question relevait de la mauvaise administration. Emily
O’Reilly, médiatrice de 2013 à 2025, a qualifié cette décision de “signal
d’alarme” pour les institutions de l’UE.
Elle a ajouté que la transparence avait régressé depuis que von der Leyen est
aux manettes.
Le contrat, finalisé en mai 2021, prévoyait que l’UE s’engage à acheter jusqu’à
1,8 milliard de doses du vaccin Pfizer-BioNTech contre le Covid-19. | Caroline
Brehman/EPA-EFE
Et elle s’en est pris particulièrement à la présidente de la Commission,
l’accusant, dans une interview accordée à POLITICO l’année dernière, d’avoir
créé une culture consistant à “retarder les choses” pour des raisons politiques.
Elle a également critiqué l’absence d’Ursula von der Leyen à la seule audience
du Tribunal, à l’époque, qui s’était tenue dans cette affaire. “L’éléphant qui
n’était pas dans la pièce”, a-t-elle ironisé. “La seule personne qui pouvait
tout nous dire n’était pas là.”
Dans une déclaration à POLITICO, la Commission a indiqué qu’elle “ne commente
pas les procédures judiciaires en cours”.
En conférence de presse lundi, un représentant de la Commission a indiqué que
les contrats pour les vaccins avaient tous été négociés avec le soutien des pays
de l’UE. Les 27 Etats membres ont choisi 7 d’entre eux pour représenter l’Union
dans les négociations sur les contrats de vaccins. Cette équipe s’est réunie
tous les jours, parfois toute la nuit : “Nous avons fait tout cela ensemble tous
les jours”, a affirmé le représentant de la Commission, ajoutant que les pays
n’étaient pas forcés de signer les contrats de l’UE.
Les juges du Tribunal de l’UE ont déjà statué contre la décision de l’exécutif
européen d’expurger de grandes parties des contrats de vaccins avant de les
rendre accessibles, ce que la Commission a déclaré avoir fait pour protéger la
vie privée du personnel et les intérêts commerciaux des entreprises.
Tilly Metz, l’une des cinq eurodéputées des Verts à avoir porté cette affaire
devant le Tribunal de l’UE, s’est demandé qui ou ce qui se cachait derrière la
réticence d’Ursula von der Leyen à partager des informations. “Elle est mal
conseillée”, a-t-elle tancé. “Si vous voulez que le public soit confiant et
fasse confiance aux responsables politiques et à ce qu’ils font — et aux
contacts qu’ils ont avec l’industrie —, vous devez mettre l’accent sur la
transparence.”
Tout en reconnaissant que la crise sanitaire du Covid-19 était une “situation
très nouvelle” qui a conduit la Commission à collaborer avec l’industrie, elle
estime qu’Ursula von der Leyen n’a pas su tirer les bonnes leçons de la
pandémie.
DES ANNÉES D’AMBIGUÏTÉ
Dans le cadre de l’affaire qui sera jugée mercredi, le Tribunal a tenu une
audience à Luxembourg en novembre. Sa grande chambre a fait part de son
scepticisme quant au refus de la Commission de divulguer les SMS.
Après des années d’ambiguïté sur l’existence même des messages, les avocats de
la Commission les ont — enfin — reconnus. Cela a déclenché des rires parmi les
personnes présentes, mais aussi de l’impatience parmi les juges.
“Nous ne nions pas qu’ils existent”, a déclaré l’avocat de la Commission, Paolo
Stancanelli, à mi-parcours de l’audience.
Celui-ci a nié leur importance, affirmant que la Commission les aurait conservés
— et éventuellement mis à disposition — s’ils étaient liés aux négociations du
contrat avec Pfizer.
Non seulement la décision sur le “Pfizergate”, qui sera rendue mercredi, aura
des conséquences importantes sur la manière dont les plus hauts responsables des
institutions européennes négocient des contrats en coulisses, mais elle pourrait
également jeter une ombre sur le second quinquennat d’Ursula von der Leyen. |
Benoit Doppagne/Belga Mag/AFP via Getty Images
Les juges ont montré des signes d’agacement parce que la Commission n’a pas
expliqué comment elle décidait de ce qui était important ou non, le représentant
de la Commission n’étant pas en mesure de répondre aux questions posées :
ont-ils interrogé directement von der Leyen au sujet des SMS ? Ont-ils vérifié
son téléphone ou ses factures ? Ont-ils interrogé le chef de son cabinet ?
Après plus de trois heures de débat, les juges ont critiqué sans ménagement les
réponses et l’attitude de la Commission à l’égard de la demande du New York
Times.
L’un des juges, José Martín y Pérez de Nanclares, a déclaré que l’exécutif
n’avait pas fait preuve de “mesures adéquates et diligentes” pour expliquer
pourquoi il ne pouvait pas partager les SMS. Un autre, Paul Nihoul, a dénoncé un
“dossier relativement confus”.
Bondine Kloostra, avocate du New York Times, a déclaré qu’il était “très
décevant de voir à quel point” le représentant de la Commission n’était “pas
préparé” lors de l’audition.
“Nous ne savons toujours pas ce qu’il est advenu du téléphone de VDL, si des
messages ou des messages sur Signal ont été échangés via un ordinateur portable
ou tout autre appareil ; nous ne savons toujours pas où la Commission a effectué
ses recherches”, a-t-elle déploré.
CRIMINALITÉ FINANCIÈRE
La pression sur Ursula von der Leyen ne s’arrête pas à cette décision. Le
Parquet européen (BPGE), chargé d’enquêter sur les délits financiers graves
commis au détriment des intérêts financiers de l’UE, a confirmé qu’il enquêtait
sur la gestion des marchés publics de vaccins par la Commission.
En mars, Laura Codruța Kövesi, la cheffe du Parquet, a confirmé que son bureau
avait récemment interrogé des responsables de la Commission sur la manière dont
les négociations sur les vaccins avaient été menées.
Le Parquet européen a déclaré qu’il ne ferait aucun commentaire sur une enquête
en cours.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.