LONDRES — Idéalement, la science et la politique, comme l’huile et l’eau, ne
devraient pas se mélanger. Mais dans la première institution mondiale de science
du climat, le pétrole se bat pour prendre le dessus.
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est
plongé dans une série de controverses en coulisses, alimentées par les pays
producteurs d’énergies fossiles et le retrait des Etats-Unis en tant que
participant actif.
L’une des querelles qui devrait éclater dans les semaines à venir porte sur la
sélection des principaux auteurs d’une section du prochain grand rapport du
Giec, qui recommandera aux gouvernements des politiques visant à réduire les
émissions fossiles.
Les conclusions du Giec constituent le fondement de la compréhension pour
l’humanité du changement climatique, et guident les gouvernements et les
investisseurs dans leurs décisions futures. A ce titre, elles font l’objet d’un
examen scientifique et politique approfondi.
Selon une note diffusée au sein du comité de sélection des auteurs, consultée
par POLITICO, l’économiste soudanais Mustafa Babiker — qui travaille depuis
longtemps pour la compagnie pétrolière Saudi Aramco — a été proposé comme l’un
des trois auteurs principaux coordinateurs du chapitre.
Mustafa Babiker est un universitaire qualifié qui contribue depuis longtemps aux
publications du Giec, notamment en dirigeant un chapitre de son dernier grand
rapport. Aucune décision définitive n’a été prise.
Mais les observateurs et certains scientifiques craignent que le fait de
confier, à une personne qui travaille depuis plus de dix-huit ans pour la plus
grande compagnie pétrolière du monde, la direction d’un travail aussi important
ne nuise à la crédibilité du Giec en tant qu’arbitre mondial de la science du
climat.
“Cela nuit à la réputation du Giec”, considère une personne au fait des
discussions. “Et il se pourrait bien que ce soit délibéré.”
Tzeporah Berman, fondatrice de l’ONG pour un traité de non-prolifération des
énergies fossiles, estime aussi que le rôle potentiel de Mustafa Babiker
créerait un risque pour la réputation de l’organisme. Elle décrit cette
nomination comme “l’un des exemples les plus flagrants de capture du politique
par l’industrie pétrolière sur la politique climatique que j’aie jamais vus”.
POLITICO a tenté de contacter Mustafa Babiker par le biais de son adresse e-mail
de Saudi Aramco et de ses diverses affiliations universitaires, mais il n’a pas
pu être joint pour un commentaire. Aramco n’a pas répondu à nos sollicitations.
“L’Arabie saoudite tient les travaux du Giec en haute estime et s’engage à
préserver l’intégrité scientifique et l’indépendance de ses processus”, a
déclaré un porte-parole officiel de la délégation saoudienne auprès des organes
de l’ONU chargés des questions climatiques. “Nous rejetons fermement l’idée
selon laquelle la nomination du Dr. Mustafa Babiker compromet la crédibilité du
Giec. Au contraire, sa vaste expérience universitaire et professionnelle […] le
rend exceptionnellement qualifié pour remplir cette fonction.”
RETARDS POTENTIELS
Cet imbroglio renvoie à un conflit plus large : les efforts croissants déployés
par les principaux pays producteurs d’énergies fossiles pour intervenir au sein
de l’organisme mondial chargé de la science du climat.
Il s’agit là d’une réponse prévisible et gérable à l’impact croissant des
politiques climatiques visant à éliminer les énergies fossiles et limiter les
effets du changement climatique, a réagi Diána Ürge-Vorsatz, vice-présidente du
Giec.
Les observateurs et certains scientifiques craignent que le fait de confier, à
une personne qui travaille depuis plus de dix-huit ans pour la plus grande
compagnie pétrolière du monde, la direction d’un travail aussi important ne
nuise à la crédibilité du Giec. | CFOTO/Future Publishing via Getty Images
“Ce que nous constatons, c’est que l’ensemble du domaine du climat est beaucoup
plus politisé et financiarisé, de sorte que […] le Giec est de plus en plus
important”, a-t-elle relaté. “De tous les côtés, les enjeux sont beaucoup plus
importants. Il y a donc une participation beaucoup plus intensive.”
Le Giec produit tous les six ou sept ans des rapports qui sont utilisés par les
investisseurs et les décideurs pour déterminer l’état de la planète et la
nécessité, ou non, d’agir.
Il s’agit d’un organisme des Nations unies. Bien que son travail scientifique
soit farouchement défendu comme indépendant, ses activités sont soumises à
l’approbation des gouvernements du monde entier.
Cette implication politique donne du poids aux conclusions finales de
l’organisme, a affirmé Diána Ürge-Vorsatz. Bien qu’elle introduise
inévitablement des intérêts divergents, c’est aussi “la force du Giec”, a-t-elle
ajouté.
Le secrétariat du Giec n’a pas répondu à une demande de commentaire.
Le rapport que Mustafa Babiker pourrait contribuer à diriger est attendu pour
2028, à temps pour nourrir la prochaine série de plans d’émissions mondiaux
établis par les gouvernements.
Mais les scientifiques ont déclaré que ce calendrier était compromis, en partie
à cause des difficultés rencontrées pour parvenir à un accord lors de sa
préparation.
Le groupe d’experts est réuni à Genève depuis le 30 juin ; l’occasion peut-être
d’aplanir ces désaccords.
LE RETRAIT DE TRUMP
Le cœur de la controverse concerne l’organe de coordination de ce que l’on
appelle le groupe de travail III, le groupe de scientifiques et de responsables
publics qui se concentre sur la réponse mondiale au changement climatique
(d’autres groupes sont chargés de décrire les effets physiques et les impacts de
la crise climatique).
Ces divergences apparaissent au moment même où un acteur international clé, les
Etats-Unis, se retire du Giec.
En février, l’administration Trump est intervenue à la dernière minute pour
empêcher la coprésidente américaine du groupe de travail, Katherine Calvin, de
participer à une réunion à Hangzhou, en Chine. Cette décision a été prise après
que Donald Trump a ordonné un réexamen de toutes les participations des
Etats-Unis à des organismes environnementaux mondiaux. Une comparaison des
listes de personnel a montré que la Maison-Blanche semblait également avoir
supprimé six des neuf membres du personnel de l’unité de recherche chargée de la
production du rapport, ce qui a encore affaibli le travail de Katherine Calvin.
Cette dernière était la scientifique en chef de la NASA à l’époque, mais elle a
quitté ses fonctions en avril, selon une note publiée sur le site web de
l’agence.
Les conclusions du Giec constituent le fondement de la compréhension pour
l’humanité du changement climatique, et guident les gouvernements et les
investisseurs dans leurs décisions futures. | Patricia De Melo Moreira/AFP via
Getty Images
Malgré cela, elle reste active dans son rôle de présidente bénévole et a cosigné
la note proposant les nouveaux auteurs cette semaine.
Outre les deux présidents, le groupe compte sept vice-présidents. Trois d’entre
eux sont issus de pays faisant partie du groupe des pays producteurs de pétrole
de l’Opep+. Deux autres proviennent de pays membres du Forum des pays
exportateurs de gaz. L’un d’entre eux est originaire de Norvège, le plus grand
producteur de pétrole d’Europe, et Katherine Calvin vient du plus grand pays
exportateur de pétrole et de gaz au monde.
Les membres sont pour la plupart des universitaires et rien ne prouve qu’ils
soient motivés par des considérations politiques.
Mais l’un des vice-présidents est Malak Al-Nory, un conseiller senior du
ministère saoudien de l’Energie. Selon la personne au fait des discussions,
c’est lui qui a communiqué la nomination de Mustafa Babiker par l’Arabie
saoudite pour diriger le chapitre du rapport.
“Notre capacité à évaluer leurs compétences est pour le moins imparfaite”, ont
écrit les coprésidents du groupe III, Katherine Calvin et Joy Jacqueline Pereira
de Malaisie, dans la première note. Elles ont toutefois précisé que tous leurs
choix, y compris celui de Babiker, “ont reçu le soutien” du groupe.
“L’Arabie saoudite, comme tous les autres Etats membres, s’engage de manière
constructive pour veiller à ce que les résultats du Giec reflètent une science
rigoureuse”, a déclaré le porte-parole saoudien.
Aucun détracteur de la nomination de Mustafa Babiker, que ce soit en public ou
en privé, n’a soulevé de questions spécifiques concernant son intégrité
professionnelle ou scientifique. Il est associé de longue date au Massachusetts
Institute of Technology, diplômé des universités du Colorado et de Khartoum, et
spécialisé dans la modélisation des effets économiques des politiques
climatiques.
Mais sa collaboration de près de deux décennies avec Aramco, qui appartient
majoritairement au gouvernement saoudien, a démontré comment “l’infiltration des
compagnies pétrolières dans les rapports de politiques publiques et les
négociations tient le monde en otage des systèmes du passé qui profitent aux
pollueurs au détriment des vies et des moyens de subsistance”, a déploré
Tzeporah Berman.
Diána Ürge-Vorsatz n’a pas voulu commenter la nomination potentielle de Mustafa
Babiker. Mais en général, a-t-elle dit, la présence de plusieurs voix à la table
peut être “bénéfique”, à condition qu’elles soient “équilibrées” et qu’elles
représentent une diversité d’industries.
D’AUTRES PROFILS ÉCARTÉS
Comme le montre la note des présidents, en proposant Mustafa Babiker, des
dizaines d’autres candidats hautement qualifiés ont été écartés. Selon le
document, il s’agit notamment de Jan Minx, chercheur au Potsdam Institute for
Climate Impact Research, spécialisé dans l’analyse des résultats de la politique
climatique.
Certains gouvernements ne souhaitent pas que ce type d’analyse a posteriori soit
inclus dans le rapport du Giec. Les diplomates saoudiens se sont opposés à
plusieurs reprises à cette démarche lors de la réunion de février, selon le
Earth Negotiations Bulletin, qui publie les comptes rendus des réunions. Jan
Minx n’a pas souhaité commenter.
Le chapitre que Mustafa Babiker pourrait diriger présente un intérêt majeur pour
l’Arabie saoudite, qui entend devenir un grand exportateur d’énergies fossiles
dans les décennies à venir.
Lors de la réunion de février, l’Arabie saoudite, l’Inde, la Chine et la Russie
se sont battues pour modifier le titre et la portée du chapitre. D’autres pays,
dont la Suède, s’y sont opposés.
“Les suggestions faites par les Etats membres lors de l’élaboration des
chapitres font partie du processus d’examen ouvert du Giec”, a déclaré le
porte-parole de la délégation saoudienne pour le climat. “L’Arabie saoudite a
toujours contribué par le biais de mécanismes formels et conformément aux lignes
directrices et aux règles du Giec. Il est trompeur de qualifier cela d’ingérence
politique.”
Toutefois, des concessions ont finalement été faites pour apaiser les
inquiétudes saoudiennes.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en
français par Jean-Christophe Catalon.