SAINT-OUEN-SUR-SEINE — “Karim ? Il a du juice, comme il dit. Il a de la
fraîcheur, du talent. Le congrès du PS, pourquoi pas. Mais président en 2027, ça
non. Il est trop loin de la balle…”
Pour cet éléphant du Parti socialiste, au téléphone avec POLITICO la semaine
dernière, l’ambition présidentielle du maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, ne
fait pas l’ombre d’un doute. Son sens des réalités, en revanche, interroge. Et à
gauche, ils sont désormais quelques-uns à partager son avis. Comme cet élu
local, que l’édile essayait récemment de rallier à sa cause et à qui il a
affirmé : “En 2027, à gauche, il y aura Mélenchon et moi.”
Il faut dire que si Bouamrane a ses fans, il a gagné quelques détracteurs,
surtout depuis qu’il ne cache pas beaucoup son envie de se porter candidat à la
tête du PS, alors qu’un congrès doit se tenir cette année — “Je jouerai un rôle
important”, se contente-t-il de répondre, quand on l’interroge sur ses
intentions.
La faute, aussi, à un excès de communication, qu’il assume : “Je communique
comme si j’avais une ville d’un million !” nous a-t-il rétorqué, dans un
haussement d’épaules, ce lundi 10 février, en nous recevant dans son bureau au
rez-de-chaussée de la mairie de Saint-Ouen (53 000 habitants en 2022).
Certes, il ne parle jamais explicitement de la présidentielle, mais le sujet
affleure régulièrement et comme par inadvertance, comme lorsqu’au détour d’un
échange sur sa famille et sa vie privée, il glisse : “Ma femme, elle va pas
s’occuper des Pièces jaunes.”
CHOUCHOU DES MÉDIAS
Tout a commencé en avril dernier. Dans les prémices des Jeux de Paris, le New
York Times dresse le portrait façon biopic à l’américaine du maire de la dixième
ville de Seine-Saint-Denis, qui s’apprête à accueillir le village olympique.
Entre les lignes, on y lit qu’avec son activisme, son ambition, il a rendu leur
fierté à ses administrés. “Il y avait Los Angeles, Barcelone, Pékin, Londres,
Sydney et maintenant il y a Saint-Ouen”, fanfaronne carrément Bouamrane. La
traduction de l’article est rapidement postée sur le site de la mairie.
Début août, nos confrères allemands de Welt (quotidien du groupe Axel Springer,
auquel appartient POLITICO) le présentent à leur tour comme “l’Obama de la
Seine”, pas moins. Bouamrane, qui n’a pas manqué de signaler le papier sur ses
comptes X ou Instagram, fait mine de garder la tête froide : “Le seul point
commun que j’ai avec Barack Obama, c’est qu’il est gaucher”, balaye-t-il dans un
sourire gourmand, le 2 septembre, sur le plateau de la matinale de Franceinfo.
Et la machine s’emballe. En France, cette fois. Alors que Bouamrane fait savoir
qu’il lancera son mouvement politique au mois d’octobre, les uns après les
autres, des articles décrivent l’édile sous un jour avantageux. Coutumier des
punchlines en anglais, il est présenté comme “polyglotte” — il parlerait même
latin, ce qui fait s’étouffer certains membres de son conseil municipal, qui,
certes, l’ont souvent entendu utiliser la formule : “Dura lex, sed lex”.
Qu’importe. A 51 ans, avec ses costumes trois-pièces — sa signature —, sa belle
gueule sans âge et son profil de self–made man, Bouamrane a objectivement, pour
la presse, tout du “bon client”. De parents immigrés marocains, il a grandi cité
Cordon, à Saint-Ouen, dans un appartement “sans toilette, sans douche”, précise
le New York Times.
Celui qui, en privé, se revendique d’être un “beurgeois” habite désormais dans
le 9e arrondissement de Paris, et non dans la ville qu’il dirige. Interrogé sur
ce sujet par POLITICO, il explique avoir fait ce choix pour protéger sa femme et
ses enfants des sollicitations indésirables pouvant viser les “fils de”, car ils
n’ont pas, martèle-t-il, à payer ses choix de carrière.
Si la sphère médiatique ne lui cherche pas de poux en ce début d’automne, c’est
qu’entre-temps a eu lieu la dissolution de l’Assemblée nationale, et que le
maire de Saint-Ouen fait figure de Premier ministre possible, Le Monde évoquant
même la “hype” Bouamrane (non sans une pincée d’ironie). Il faut dire qu’il
n’est pas le dernier à alimenter la rumeur, bottant volontairement en touche
quand on lui demande s’il a été reçu par Emmanuel Macron.
C’est pourtant aujourd’hui un secret de polichinelle : l’hypothèse de sa
nomination à Matignon n’a jamais été véritablement sur la table. Mais même
certains de ses détracteurs s’inclinent, sur ce coup : “C’était bien joué,
objectivement.”
MADE IN AMERICA
Interrogé sur son offensive médiatique à l’international de l’été dernier,
Bouamrane assume à fond : décidés à surfer sur la vague des Jeux pour faire
parler de lui, lui et sa garde rapprochée avaient convoqué le New York Times,
Die Welt, El País et quelques autres grands titres de la presse européenne et
américaine à déjeuner, en compagnie de Tony Estanguet (président du Comité
d’organisation des JO) et de Nicolas Ferrand (patron de la Solideo).
Les agapes auraient duré deux heures et demie, dans le souvenir du maire. “Et
puis j’ai été bon ! Ils ont vu que j’avais une vision pour le pays. Les
Américains, c’est eux qui m’ont pris au sérieux d’abord. C’est l’histoire de ma
vie, ça”, lâche-t-il, un brin revanchard, dans une référence à sa carrière
professionnelle.
Certains de ses rivaux le soupçonnent justement d’avoir enjolivé son CV — la
presse le présentant depuis des années comme un ancien “chef d’entreprise” dans
la cybersécurité. Il n’y a pourtant pas de secret, selon lui, tout est sur son
profil LinkedIn : vingt ans de carrière comme directeur des ventes, puis
directeur du développement dans plusieurs entreprises américaines de l’IT, comme
il dit.
“A chaque fois, j’étais investisseur associé”, précise celui qui s’agace d’être
victime, dans ses mots, d’une “présomption de culpabilité” sur la façon dont il
a gagné son argent. A en croire sa déclaration à la Haute autorité pour la
transparence de la vie publique, chez son dernier employeur, Bouamrane a gagné,
en salaire, autour de 150 000 euros brut par an — soit une rémunération élevée,
sans être extravagante pour le secteur.
En revanche, autour de ses études (qui, elles, ne sont pas mentionnées sur son
profil LinkedIn), c’est plus flou : un bref portrait de Bouamrane sur Franceinfo
en 2014 rapportait qu’il s’était inscrit “en IUT” à la sortie du lycée, malgré
son “16 de moyenne”. Un site d’actualités sur le Maroc évoque son “diplôme en
sciences politiques”. Mais la plupart des papiers mentionnent des études
d’informatique.
Devant nous, le maire répond être diplômé d’un Master en droit des affaires,
avec une spécialisation en économie européenne, sans plus de précision.
DU PCF À LA DROITE DU PS
Entré en politique en représentant les jeunes des quartiers pour le compte du
Parti communiste français, dans les années 1990, à une époque où le PCF régnait
encore en maître sur la Seine-Saint-Denis, Bouamrane a rallié le groupe
socialiste membre de la majorité municipale audonienne en 2011. Il se situe dès
le départ à l’aile droite du parti, dans le sillage, notamment, de l’ancien
premier secrétaire Jean-Christophe Cambadélis, qui en fera un porte-parole.
Quatorze ans plus tard, celui qui préfère se dire “social-démocrate” assume
désormais de cliver davantage, comme lorsqu’il appelait ses camarades députés à
ne pas censurer le gouvernement, le 30 janvier dernier, dans les colonnes du
Parisien.
Il est loin le temps où, il y a quatre ans, pendant le congrès de Marseille au
cours duquel son parti se déchirait sur la question d’une alliance électorale
avec les Insoumis, le même Bouamrane avait préféré ne pas prendre part au débat.
“Entre-temps, on a fait 1% à la présidentielle”, cingle-t-il à présent, en
référence au score d’Anne Hidalgo en 2022.
Dénonçant l’absence de stratégie des socialistes — en particulier le choix de
former une coalition avec La France insoumise —, il résume la sienne en deux
mots : “opposition réaliste”.
Sur lui, les Insoumis n’auront de toute façon jamais prise, veut-il croire :
“Qu’est-ce que Mélenchon va m’expliquer à ce que c’est un quartier populaire ?
J’en viens ! Qu’est-ce que Mélenchon va m’expliquer à ce que c’est d’être de
culture et de croyance musulmanes ? J’en viens ! Qu’est-ce que Mélenchon va
m’expliquer aux conséquences d’une censure du budget… Je suis maire, moi, on
sait !” nous lance-t-il, d’un coup redressé sur son fauteuil, alors que son
portable posé sur son bureau à quelques mètres diffuse toujours un air de Keziah
Jones.
LE TEMPS DES ENNUIS
Bouamrane a beau dire, les Insoumis bénéficient d’une sociologie hyper favorable
en Seine-Saint-Denis, où ils tiennent la plupart des circonscriptions. Et si
personne, au PS, n’imagine sérieusement le maire sortant renversé en 2026, LFI a
bien l’intention d’aller essayer de lui tailler des croupières à Saint-Ouen ; le
président de la commission des Finances de l’Assemblée, Eric Coquerel, en tête,
qui estime que son parti “a tout ce qu’il faut pour remporter la ville”.
Ce lundi 10 février, Bouamrane s’apprête d’ailleurs à affronter un conseil
municipal mouvementé. Lui et son équipe se voient reprocher de ne pas avoir
anticipé les redressements de charges (de plus de 2 000 euros pour certains)
adressés par le principal bailleur social de Saint-Ouen, la Semiso, à ses
locataires, juste avant Noël.
Bouamrane conteste ces accusations, plaidant, avec Adel Ziane, son adjoint — que
d’aucuns présentent comme celui qui fait véritablement “tourner” la ville, avec
Morgane Garnier, sa directrice générale des services —, une “faute” imputable au
bailleur social.
En réponse, il a promis que la mairie viendrait en aide aux locataires les plus
en difficulté et commandé un audit indépendant sur les charges locatives sur
l’année 2023.
Mais en décembre, quelques jours jours après la découverte de la facture par les
locataires, l’édile avait discrètement démissionné de ses fonctions de
“représentant de la collectivité territoriale” au sein du conseil
d’administration de la Semiso, comme POLITICO a pu le constater sur un document
interne.
C’est la conseillère municipale Nadya Soltani qui, désormais, est présentée
comme “présidente” du bailleur social sur le site de la ville. Elle a été nommée
“sur proposition” du maire, explique le cabinet, qui souligne que ce dernier a
adressé début février un courrier aux locataires des HLM pour leur expliquer sa
décision. Il aurait simplement souhaité se “recentrer” sur ses autres mandats.
De quoi faire soupirer un conseiller municipal, auprès de POLITICO : “Karim, il
n’assume jamais une erreur…”
Ce lundi, Bouamrane devait en outre faire voter l’exclusion de trois écologistes
parmi ses adjoints, après que ceux-ci n’ont pas voté le budget de la ville en
décembre.
Parmi eux : Driss Naïch, chargé du Commerce jusque-là. Or, le nom de ce dernier
était apparu au mois de décembre dans une enquête de Libération qui a fait
jaser, à Saint-Ouen. Elle concernait les conditions d’attribution d’un local de
la Semiso à une équipe de trois personnes, dont un employé municipal, pour y
installer un “night-club sulfureux”, le bien nommé “Sacré Spot”.
“Driss Naïch était à la manœuvre”, a balancé l’entourage du maire off the record
à nos confrères de Marianne. Il n’en fallait pas plus pour que certains y voient
dans l’exclusion mentionnée plus haut une exfiltration déguisée.
UN CHANTIER SANS FIN
Autre sujet de crispation pour les opposants de Bouamrane : le chantier de
rénovation du mythique Stade Bauer, initié lors de la mandature précédente et
lancé à grand renfort de communication au début du mandat — l’enceinte a
d’ailleurs servi d’écrin au lancement, au mois d’octobre, du mouvement du maire,
en présence de tout le gratin social-démocrate.
Emaillé de retards, le chantier avait carrément été mis à l’arrêt au mois de
novembre (il a repris début février), suscitant des inquiétudes, au point que
Bouamrane doive faire intervenir le PDG de Réalités, son promoteur, aujourd’hui
en redressement judiciaire, en conseil municipal.
Dernier épisode en date : le mois suivant, en décembre, la mairie achetait au
promoteur un local censé abriter à terme une école de foot, pour une somme de
2,8 millions d’euros. “Ne s’agit-il pas d’un coup de main au groupe Réalités ?”
a interrogé le conseiller municipal Henri Lelorrain, le 16 décembre, doutant
visiblement de l’utilité réelle du rachat de cette parcelle.
Des propos qui ont passablement agacé le maire, pour qui ce type d’accusations
en creux sont “ce qui tue la politique”. Sans surprendre un instant son
opposition municipale, habituée — voire un peu fascinée — par la tchatche et les
pirouettes de Karim Boumrane.