Les 9 personnalités à suivre au Sommet pour l’IA à Paris

POLITICO - Monday, February 10, 2025

Plus de 1 000 experts, penseurs, investisseurs, régulateurs et acteurs de terrain en intelligence artificielle se réunissent à Paris cette semaine pour deux jours de discussions sur ce que la technologie peut et doit faire. POLITICO présente quelques-uns des grands noms qui influencent le débat.

L’espoir français : Arthur Mensch

Arthur Mensch, 32 ans, incarne les espoirs de la France de faire une percée dans le monde impitoyable de l’IA.

Cofondateur et CEO de la start-up Mistral AI, il a noué des liens étroits avec le secteur public français et le président Emmanuel Macron. Mensch, qui travaille sur la stratégie nationale en matière d’IA, a exprimé les préoccupations des entreprises d’IA sur la réglementation.

Il a demandé à plusieurs reprises à ce que les règles de l’Union européenne en matière d’IA soient plus souples, après avoir plaidé pour un cadre propice à l’innovation lorsque le règlement sur l’IA était en cours d’adoption. Ce plaidoyer semble avoir porté ses fruits, puisque les responsables de l’UE acceptent désormais de simplifier certaines de leurs exigences.

Essayer de devenir un succès européen dans le domaine de l’IA — avec en ligne de mire une éventuelle introduction en Bourse pour lever des fonds auprès d’investisseurs — implique un exercice d’équilibriste compliqué. En France, Mistral AI a ainsi tenté d’établir des partenariats avec l’AFP et l’armée.

Mais Mensch, un ancien de Google DeepMind, a également tissé des liens de l’autre côté de l’Atlantique, où son équipe grandit et obtient des investissements. L’année dernière, l’entreprise a conclu un accord de distribution avec Azure, la branche cloud de Microsoft, déclenchant un débat sur la nécessité ou non, pour les entreprises européennes de l’IA, de rester indépendantes des mastodontes de la Big Tech.

Le fixeur d’OpenAI en Europe : Sandro Gianella

Peu après avoir pris la lumière, avec le lancement de ChatGPT en novembre 2022, OpenAI a su qu’elle devait faire appel à un expert des politiques publiques sur la tech et à une personne de confiance pour diriger ses opérations en Europe.

Elle a choisi Sandro Gianella, qui a appris les ficelles du métier à la fois chez une Big Tech américaine (Google) et chez une jeune chalengeuse européenne (Stripe, une solution irlando-américaine de paiement en ligne).

Gianella a commencé chez OpenAI à un moment crucial — en juin 2023 —, alors que les parlementaires européens tentaient d’aboutir sur l’AI Act, le tout premier règlement contraignant au monde pour cette technologie. Ces derniers appelaient alors à inclure des règles spécifiques pour les modèles d’IA grand public, tels que ceux d’OpenAI.

Oubliez cette image du lobbyiste bruxellois en costume-cravate. Gianella est un adepte de cette culture du télétravail qui a essaimé après le Covid. On le trouve souvent dans les pittoresques Alpes bavaroises, près de Munich. Et, sur ses réseaux sociaux, il parle certes d’intelligence artificielle, mais tout autant de voyages à vélo ou à ski.

De quoi peut-être lui permettre de trouver un équilibre, entre le rythme effréné des travaux d’OpenAI, et la mise sous surveillance de l’entreprise par plusieurs gouvernements européens. Bruxelles a rédigé un code de pratique volontaire pour les modèles d’IA grand public. Paris et Londres ont quant à eux tenu à développer leurs propres efforts en matière d’IA et à limiter les risques potentiels, notamment en examinant les liens entre OpenAI et Microsoft.

Le prophète : Geoffrey Hinton

Considéré comme l’un des parrains de l’IA pour ses travaux sur les réseaux neuronaux artificiels, Geoffrey Hinton a provoqué la stupeur, en mai 2023, lorsqu’il a quitté Google pour parler du risque existentiel de l’intelligence artificielle. L’expert en informatique a déclaré qu’il avait changé d’avis sur cette technologie après avoir constaté ses progrès rapides. Il a alors commencé à parcourir le monde pour mettre en garde contre les graves menaces qu’elle fait peser sur l’humanité. Il a notamment présenté à des ministres du Royaume-Uni les conséquences sociétales d’une perte de contrôle des systèmes d’IA par l’homme.

Mais Mensch, un ancien de Google DeepMind, a également tissé des liens de l’autre côté de l’Atlantique, où son équipe grandit et obtient des investissements. | Dan Kitwood/Getty Images

“Il était très convaincant”, relate une personne au fait de cette présentation. Ces avertissements ont contribué à convaincre le Premier ministre britannique de l’époque, Rishi Sunak, de lancer le premier AI Safety Institute (Institut sur la sécurité de l’IA) au monde et d’organiser un sommet sur le sujet à Bletchley Park.

Depuis, les partisans de la fin de l’IA n’ont pas réussi à ralentir le développement de cette technologie, mais Hinton, âgé de 77 ans, continue d’alerter sur les risques existentiels qu’elle fait porter. Le lauréat du prix Nobel de physique sera à Paris pour prendre la parole lors d’événements parallèles.

Le défenseur de l’IA open source : Yann Le Cun

Bien qu’il travaille pour le géant de la Silicon Valley Meta en tant que directeur scientifique de l’IA, Yann LeCun est un pilier de l’écosystème français. Pionnier de l’intelligence artificielle, il a toujours défendu l’open source, un type de développement logiciel ouvert et collaboratif qui contraste avec les modèles propriétaires fermés développés par la star du secteur OpenAI et d’autres.

Le Cun joue un rôle influent au sein de Meta. En 2015, il a contribué à l’ouverture du laboratoire d’intelligence artificielle FAIR à Paris, une première en France à l’époque, motivée par sa conviction qu’il existait un vivier de talents inexploités dans la capitale française.

Près de dix ans plus tard, d’anciennes entreprises issues de ce laboratoire ont essaimé dans toute l’Europe de l’intelligence artificielle. Antoine Bordes, qui était le codirecteur général de FAIR, travaille pour la start-up de défense Helsing, et un autre employé, Timothée Lacroix, est aujourd’hui cofondateur et directeur de la technologie de Mistral AI.

Le Cun est également un fervent défenseur de la technologie. On peut croiser dans Paris avec sa paire de Ray-Ban dopées à l’IA, que Meta hésitait à commercialiser en Europe pour des questions réglementaires.

Le Français n’a jamais été un prophète de l’apocalypse de l’IA, soutenant qu’une approche open source ne peut que permettre à cette technologie d’évoluer d’une manière bénéfique pour l’humanité, même si elle a également été considérée comme bénéfique pour la Chine, où l’open source a contribué à alimenter la création du chatbot DeepSeek. Dans sa défense de l’open source, Le Cun s’est opposé au fondateur de SpaceX, Elon Musk, sur les réseaux sociaux, avant le virage récent de Meta qui s’est rangée derrière l’administration du président Trump aux Etats-Unis.

L’éminence grise de Londres : Matt Clifford

Matt Clifford est le Monsieur Technologie du gouvernement britannique. A 39 ans, cet originaire de Bradford préside l’ARIA, l’agence de financement de l’innovation technologique du pays. Il a contribué à mettre sur pied l’AI Safety Institute sous le précédent gouvernement, et conseille désormais le nouveau pour appliquer le “plan d’action pour les opportunités de l’IA”, dont il est l’auteur.

Il a joué un rôle crucial dans l’AI Safety Summit, le premier sommet consacré à la sécurité de l’IA, qui s’est tenu à Bletchley Park en novembre 2023, parcourant le monde en tant que représentant du Premier ministre de l’époque Rishi Sunak.

Par la suite, l’ancien consultant de McKinsey a repris son activité d’investisseur dans des start-ups de la tech. Lorsque le gouvernement de Sunak est tombé aux élections de l’année dernière, la nouvelle équipe travailliste au pouvoir a fait appel à lui.

Clifford s’est entretenu à plusieurs reprises avec le ministre de la Technologie, Peter Kyle, ce qui l’a amené à être chargé d’élaborer un plan d’action pour l’IA au cours de l’été. Celui-ci a finalement été publié en janvier et constituera la ligne directrice de la politique britannique en matière d’IA. Le gouvernement a accepté l’ensemble de ses 50 recommandations, et Peter Kyle conseille désormais Downing Street une fois par semaine sur sa mise en œuvre.

Emmanuel Macron n’a pas abandonné son ambition d’être le cerveau de la stratégie française — et européenne — en matière d’IA. | Oliver Bunic/Getty Images

Aucun autre spécialiste de la technologie n’étant proche de Downing Street, la cote de Clifford ne cesse de grimper.

Bien qu’il ne soit pas rémunéré pour son travail au sein du gouvernement, il a fait l’objet d’une série de mises au point à son encontre en raison de conflits d’intérêts présumés. Sa recommandation de réformer le régime des droits d’auteur a suscité l’ire des éditeurs et des ayants droit.

Le régulateur : Kilian Gross

L’année dernière, l’Union européenne a fait figure de précurseur au niveau mondial en adoptant l’AI Act, un règlement contraignant qui régit les systèmes d’IA présentant les risques les plus élevés. Kilian Gross, ancien de la Commission européenne, a été l’un des principaux artisans de la mise en œuvre rapide de cette législation.

Il dirige l’unité chargée de la réglementation et de la conformité en matière d’IA au sein du Bureau européen de l’IA, un groupe clé qui accompagne la mise en œuvre de l’AI Act. Si Lucilla Sioli, la patronne de cet organisme, est le visage de la Commission pour tout ce qui concerne la réglementation de l’IA, Kilian Gross n’est jamais très loin pour intervenir lorsque les choses deviennent techniques.

Avocat en droit de la concurrence, il a aussi, au cours de son quart de siècle au sein de l’exécutif européen, travaillé sur les politiques du numérique, de l’énergie, de la fiscalité et sur les aides d’Etat. Gross a également conseillé Günther Oettinger, lorsqu’il était commissaire à l’Energie et au Logement.

Gross a parcouru Bruxelles pour rencontrer des lobbyistes et des entreprises de la tech pour leur expliquer les règles ou écouter leurs plaintes sur la lourdeur de ces dernières. Ses nerfs pourraient être mis à rude épreuve au cours des dix-huit prochains mois, à mesure que les règles de l’UE en matière d’IA entreront progressivement en vigueur.

Le scientifique : Yoshua Bengio

Alors que les décideurs politiques réglementent la manière dont les entreprises d’IA gèrent les risques liés à la technologie, l’étape précédente — identifier ces risques — est le terrain de jeu de l’expert canadien en informatique Yoshua Bengio.

Comptant parmi les “parrains de l’IA”, avec Hinton et Le Cun, Bengio est une voix influente dans le débat sur les risques de l’IA et les réponses potentielles à y apporter.

Dans la perspective du Sommet de Paris, Bengio a dirigé les travaux d’un rapport sur la sécurité de l’IA rédigé par 96 scientifiques, qui sera au centre des débats lors de l’événement. Son message : avant de commencer à traiter les risques, nous devons ouvrir les boîtes d’IA et exiger des entreprises qu’elles fassent preuve de plus de transparence sur le fonctionnement de leurs modèles.

Bengio est également sollicité pour des travaux réglementaires. Le Bureau de l’IA de la Commission européenne l’a désigné comme l’un des experts universitaires chargés de rédiger un ensemble de règles volontaires pour les modèles d’IA grand public les plus avancés. Cette initiative est toutefois menacée depuis que Google et Meta ont attaqué la manière dont les règles sont rédigées.

La dissidente : Meredith Whittaker

En tant que chercheuse influente en éthique de l’IA chez Google, Meredith Whittaker a insisté pour que l’entreprise en fasse plus sur les dommages potentiels de l’intelligence artificielle. Elle est aujourd’hui à la tête de la fondation à but non lucratif à l’origine de l’application de messagerie cryptée Signal et conseillère auprès de l’AI Now Institute. Mais elle reste une voix importante pour demander des comptes aux grandes entreprises de la tech et contrer la popularité médiatique de l’IA.

Whittaker a quitté Google en 2019 après avoir mené une série de débrayages pour protester contre les comportements répréhensibles sur le lieu de travail. Elle a depuis averti que les systèmes d’IA existants peuvent inclure des ensembles de données biaisés qui ancrent les préjugés raciaux et sexistes — un problème qui nécessite une action immédiate de la part des régulateurs.

En France, Mistral AI a ainsi tenté d’établir des partenariats avec l’AFP et l’armée. | Bertrand Guay/Getty Images

Elle a également fait campagne contre les tentatives de briser le chiffrement et a mis en garde contre le pouvoir de marché d’une poignée d’entreprises américaines sur l’IA. Jusqu’à récemment, elle avait même un rôle auprès des régulateurs : elle était conseillère senior en matière d’IA auprès de Lina Khan, qui a présidé la Federal Trade Commission des Etats-Unis de 2021 à 2025.

Le président : Emmanuel Macron

S’il a été privé de gouvernement après les élections législatives qu’il a convoquées l’année dernière, Emmanuel Macron n’a pas abandonné son ambition d’être le cerveau de la stratégie française — et européenne — en matière d’IA.

Hôte du Sommet pour l’action sur l’IA, le président français s’active depuis des semaines pour tenter d’embarquer les pays européens dans une stratégie d’innovation plus agressive — mais aussi pour attirer en France contrats et investissements. Il a ainsi multiplié les échanges avec les patrons français, européens et les chercheurs pour polir la vitrine de l’IA tricolore et renforcer l’attractivité nationale. 

Son intérêt pour l’IA n’est pas nouveau : dès 2018, il a lancé une stratégie nationale, intitulée “AI for Humanity”, visant à positionner la France comme un leader mondial dans ce domaine. Cette initiative en trois volets est destinée à financer la recherche, l’innovation et la formation.

Mais l’annonce du projet “Stargate”, abondé à hauteur de plusieurs milliards de dollars, aux Etats-Unis, ainsi que l’émergence de l’IA chinoise DeepSeek ont achevé de convaincre Emmanuel Macron de soutenir les entreprises françaises, en particulier Mistral AI, start-up d’IA générative sur laquelle la France compte pour rivaliser avec OpenAI. 

Dans le même temps, le président n’a pas abandonné l’ambition de faire de Paris une plateforme d’échange multilatéral, censée promouvoir l’accès de l’IA à tous les pays, notamment au Sud global.

Alors que l’Europe tente de se faire une place dans une course dominée par les Etats-Unis et la Chine, Emmanuel Macron a essayé d’attirer de nouveaux alliés, allant même jusqu’à demander au Premier ministre indien Narendra Modi de coprésider le sommet parisien.

Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.