
La France doit concevoir ses propres algorithmes, selon le chef de l’IA des Armées
POLITICO - Saturday, February 8, 2025PARIS — Bien qu’elle ne maîtrise pas toutes les technologies nécessaires au développement de systèmes d’intelligence artificielle, la France doit a minima créer ses propres algorithmes. C’est, en substance, le message passé par le directeur de l’agence ministérielle française pour l’IA de défense, lors d’un entretien avec POLITICO, en marge du Sommet français sur l’IA.
“On est obligé de faire tout ce qui a trait aux algorithmes, entraînements et modèles. C’est le b.a.-ba. Si on ne sait pas faire ça, alors ça ne sert à rien de monter une agence”, souligne Bertrand Rondepierre. Cette capacité à concevoir ses propres algorithmes est “non négociable”.
L’agence qu’il dirige, connue sous le nom d’AMIAD, a été créée en mai 2024. Elle dispose d’un budget annuel de 300 millions d’euros et emploie déjà plus de 100 personnes, sur un objectif de 300. Ses ingénieurs travaillent sur des questions allant de la lutte anti-drones au développement de grands modèles de langage, pour résumer des centaines de pages de documents et aider à la planification militaire.
En matière d’IA militaire, les ambitions hexagonales sont élevées : le mois dernier, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a indiqué qu’il souhaitait, dès cette année, positionner la France parmi les leaders mondiaux. En septembre, l’AMIAD recevra d’ailleurs un supercalculateur, décrit par Lecornu comme le plus puissant classifié en Europe.
Ce supercalculateur de défense a été commandé à Orange et Hewlett-Packard. Un duo franco-américain préféré au français Atos. Si la décision a suscité un certain émoi, la polémique a rapidement été désamorcée par Lecornu : l’offre concurrente d’Atos n’était pas non plus totalement souveraine, car l’entreprise française achète ses puces aux États-Unis.
Maîtriser les briques technologiques
L’autonomie de la France, et de l’Europe, dans le développement de l’IA est cependant limitée. Les processeurs graphiques de l’entreprise américaine Nvidia et son logiciel CUDA — qui sont essentiels pour permettre des performances informatiques élevées — dominent en effet le marché occidental.
“Sur cette couche, il y a une question de monopole international qui rend les choses compliquées”, souligne Bertrand Rondepierre, en faisant spécifiquement référence à l’entreprise américaine. Son agence étudie comment elle pourrait “descendre dans les couches” pour maîtriser davantage de briques technologiques : “Pas la partie cloud, car notre rôle n’est pas de faire du stockage de données, mais tout ce qui est lié au logiciel”, détaille-t-il.
L’AMIAD travaille également sur un partenariat avec la start-up française d’intelligence artificielle Mistral. “J’ai besoin d’avoir accès à des modèles de classe mondiale”, justifie-t-il. Et d’ajouter : “Le partenariat ne consiste pas seulement à donner de l’argent. C’est une logique de co-construction”. Mistral donne à l’AMIAD l’accès à la technologie, et l’agence donne à Mistral l’accès au ministère de la Défense. C’est une situation “gagnant-gagnant”.
Ce partenariat s’inscrit dans une tendance plus large qui voit plusieurs entreprises technologiques se rapprocher des ministères de la Défense ou des Armées. La semaine dernière, Google a ainsi renoncé à sa promesse de ne pas déployer l’IA dans le domaine de l’armement.
“Il n’y a plus de séparation entre la technologie et la défense, alors qu’auparavant, les mettre dans la même phrase était un peu une hérésie”, juge Bertrand Rondepierre, qui a passé cinq ans au laboratoire de recherche en IA DeepMind de Google avant de rejoindre l’AMIAD.
Il reconnaît toutefois que l’armée n’est pas à la pointe de l’innovation en matière d’IA. “Il faut avoir l’humilité de se dire que ce n’est pas le militaire qui va tirer le domaine civil. L’enjeu, c’est que le militaire suive la technologie civile et éventuellement la dépasse”, conclut-il.
Emile Marzolf et Laurens Cerulus ont contribué à cet article.